Europa Linka

6 mai, 2009

-Jusqu’à quel point devons nous être modernes ?

Classé dans : Intempestifs — europalinka @ 19:49

La théorie de la relativité restreinte nous enseigne que le temps est une matière souple, malléable et que le temps s’écoule plus ou moins vite selon la vitesse du corps à partir duquel on le mesure. Einstein en démontrant ce point a importé la poésie en physique. Les poètes avaient noté ce point depuis longtemps déjà. Je vous propose aujourd’hui un petit arrêt sur parole.
arpjeanconfiguration9701411.jpgsphynxfinalsmall.jpg350833117046793.jpg

Deux oeuvres de Jean Arp enlacent un sphynx qui passait par là parce que Jean Arp aimait bien René Char et

que c’est un argument suffisant. Vous saurez pourquoi en lisant la suite.

Pourquoi faire? Dans un esprit de résistance. Oh non, pensez-vous intérieurement, pas encore un de ces prêcheurs sermonnant sans cesse qu’il faut prendre son temps, seize the day, avoir accès à la sphère profonde de la conscience (celle du temps long et de l’appropriation de l’expérience)… Pas exactement.  La question qui fait le siège de mon esprit se soucie moins du temps personnel que du temps politique. En politique, le temps est une arme redoutable et les politiciens modernes se servent de leur agenda comme d’argument. Comment le passage frénétique d’un sujet à un autre pourrait servir d’argument? En quoi parler des 222 bandes qui hanteraient la France avant de parler des élections européennes, de la réforme de l’hôpital et des universités, de la grève des matons, des pirates du Puntland, de la crise économique, de la grippe porcine, de la rentrée scolaire, de l’unité syndicale, des paradis fiscaux, de la chasse aux phoques, de l’enlèvement de la petite x par sa maman et de je ne sais quel fait divers atroce pourrait constituer un argument? Le temps pressé de la parole médiatico-politique est un argument dans une discussion qui ne cherche pas à emporter la conviction mais la résignation, l’abrutissement, la fatigue. Même la parole législative devient une parole pressée, comme en témoignent les récentes guignolades autour de la loi Hadopi et l’article 138 au parlement européen.

Face à la frénésie de la vie politique, une disjonctive semble s’offrir au citoyen. Soit rester alerte, omniscient, pratiquant plusieurs mises à jour quotidienne des connaissances ; soit l’abandon de son opinion au plus offrant. Soit tenter coûte que coûte de rester libre de son jugement, soit céder à la fantasmagorie sautillante. Je suis depuis longtemps un adepte de la première solution, je lis plusieurs journaux tous les jours, écoute la radio en permanence et lorsque c’est possible, recoupe les informations. Cette gymnastique est un narcotique puissant, addictif et trompeur. On en vient à adopter la langue du tyran, à ne plus regarder que ce qu’il met en face de nos yeux, voire, ce qui est bien pire, à adopter sa langue. On perd dans cet effort notre capacité à dire le monde, et à exiger du tyran qu’il rende des comptes autrement que dans sa novlangue, dans ce triste mélange de marketing, de gestion et de savoir-opprimer. Dans cette langue étrange, Grenelle de l’environnement signifie que l’on prend soin du monde commun. Quelle blague morbide !

Je propose à la réflexion l’idée suivante. En perdant le temps long, nous perdons notre capacité à dire le monde, à le penser, et peut-être même la possibilité d’aimer l’autre et d’agir en toute conscience. On n’a tout simplement plus le temps de solliciter sa conscience et sa sensibilité. Ah quel jouissance de pouvoir enfin nier l’autre et de se commettre inconsciemment dans l’existence, sans responsabilité, avec toutes les joies de la consommation à portée de main et comme seul souci réel, l’entretien de sa forme, de sa santé et de ses loisirs. Pour les besoins de la cause, on donnera à une quelconque œuvre caritative ce que l’on ose plus donner au mendiant en bas de chez soi. Bref. Le temps médiatico-politique est, selon moi, le meilleur moyen pour rendre les citoyens irresponsables, pour transformer des sujets de droit en sujets tout court.

Pour nous consoler et nous montrer la voie, quelques textes qui ne sont pas le trop lu : « Ô temps! Suspends ton vol, et vous, heures propices! Suspendez votre cours : Laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours! » de Lamartine ni le tout aussi célèbre : « Comme la vie est lent Et comme l’espérance est violente » d’Apollinaire.

Écoutons d’abord le René Char amoureux des Lettera amorosa nous parler des lenteurs qui le lient à son amante Yvonne : « Nos paroles sont lentes à nous parvenir, comme si elles contenaient, séparées, une sève suffisante pour rester closes tout un hiver ; ou mieux comme si, à chaque extrémité de la silencieuse distance, se mettant en joue, il leur était interdit de s’élancer et de se joindre. Notre voix court de l’un à l’autre ; mais chaque avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à lui, la retient, l’interroge. Tout est prétexte à la retenir. Souvent, je ne parle que pour toi pour que la terre m’oublie ». Ces mots ne donnent-ils pas envie d’apprendre les rudiments de la parole lente et de l’écoute qui est aussi toujours une attente?

Pour le reste, donnons la parole à un illuminé lucide, Blaise Pascal : « Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver. Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.« 
Pensées, Fragment Sel. 80 (Liasse Vanité)

Alexandre Duclos

Québec, le 06 mai 2009

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

alternativewittenheim |
Section cantonale de La Gra... |
RESISTER, S'INSOUMET... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | AGIR ENSEMBLE
| Unir agir pour Etupes
| R P M justice-progrès-solid...