Europa Linka

12 mai, 2009

-De la grippe porcine aux pogroms

Classé dans : Et mon courroux coucou,Politique — europalinka @ 2:51

Pendant un temps, il fut de bon ton de parler de l’effet papillon. Il y a des liens de cause à effet que l’on préfèrerait ignorer mais que l‘on ne peut se permettre de taire. Notre récente phobie porcine a trouvé en Egypte un nouvel usage : l’oppression d’un peuple.

boywithrubbish.jpgpopeshenoudabymichaelsleman01703712.jpgsanstitre.bmp

Le pape copte Shénouda III est ici entouré d’un enfant du Moqqatam, gigantesque décharge à ciel ouvert et ville copte au coeur du Caire ainsi que  d’un groin furieux de Miyazaki.

Je lis récemment dans Le Monde au sujet de la grippe porcine :  « L’Etat égyptien en profita pour abattre des centaines de milliers de cochons élevés par la communauté copte, une minorité chrétienne (10% de la population) dont les droits ne sont pas toujours bien respectés».

Quel ravissant sens de l’euphémisme. Les coptes ont été ces dernières années victimes de pogroms à Alexandrie, au Caire et en moyenne Egypte. L’auteur de ces lignes a d’ailleurs eu l’occasion d’enquêter sur un de ces pogroms qui a eu lieu à Alexandrie, en octobre 2005. C’est plutôt ce type d’effet qu’il faut attendre après l’abattage des porcs. Ces porcs sont certes une ressource financière mais ils sont aussi et surtout un symbole. Les coptes ont hérité du « droit » d’exploitation des ordures en héritant du droit d’élever des porcs pour nourrir les colons anglais. Abattre les porcs pour expurger la maladie, c’est désigner les coptes comme les malades, les corrupteurs, les porteurs de la mort,  de l’impureté et de l’impiété. C’est une invitation à la haine. Je vous livre le récit du pogrom sur lequel j’ai enquêté en janvier 2006, dans la ville d’Alexandrie (il y en a eu d‘autres depuis) dans le cadre d’un doctorat de sociologie.

« Suite à une « provocation » copte publicisée par la diffusion d’un CD (une pièce intitulée « Avant j’étais aveugle, maintenant je vois »), des fidèles musulmans furieux sont venus manifester devant des églises coptes pour exiger des excuses. Des affrontements s’en sont suivis, entre les fidèles et avec les forces de l’ordre. Une religieuse copte a été poignardée, il y a eu plusieurs morts. Du côté de l’Alexandrin lambda, la réaction est celle du refoulement complet : « il n’y a pas de discrimination en Égypte, et les violences, c’est un mythe inventé par les Coptes de l’étranger pour faire pression sur le gouvernement !».

Les gens disposant de plus de recul ou les religieux fervents ont une réponse plus fine : « Les communautés coptes se sentent menacées, et elles commettent des provocations qui rendent les gens furieux.» Il est vrai que lors des précédentes émeutes, le schéma fut le suivant : après la conversion d’un copte (forcée ou non), la communauté organise une « provocation » qu’elle perçoit comme une « protestation », comme l’occupation d’une église fermée ou l’ouverture d’un lieu de culte (ce qui est interdit sans autorisation de l’état), ce à quoi répond un rassemblement de musulmans furieux ou une réplique armée immédiate. Cependant dans ce cas précis, on ne peut pas dire que les Coptes d’Alexandrie aient fourni le prétexte qui leur a valu la vindicte populaire, puisqu’ils n’ont pas diffusé le CD, ne l’ont pas produit, et que cette pièce avait été accueillie par un père rejeté et exclu par sa hiérarchie. Il s’agit donc assez clairement d’une manipulation.

La réaction des Coptes est assez difficile à saisir. Ils ressentent une forme de colère vis-à-vis du Pope Shénouda III, qui lors du sermon de la semaine suivant le drame et dans le sermon de Noël a choisi de ne pas y faire allusion. Il a simplement fait remarquer qu’il fallait adresser ses lamentations à Dieu avant de verser quelques larmes et de formuler une invitation au prosélytisme (« Soyons comme saint Jean Baptiste, préparons le peuple de Dieu »). Ils ont peur, bien sûr, ils ne portent plus ostensiblement leurs croix. Ils colportent des rumeurs effrayantes, au sujet de filles enlevées de force jusqu’à ce que conversion s’ensuive. Ils se défient de ces Coptes de l’étranger qui les font passer pour des traîtres en manifestant contre le gouvernement. Mais d’un autre côté, ils affirment avec force qu’ils sont les premiers Égyptiens et qu’ils continueront à lutter pour exister, pour perpétuer leur identité particulière.

La réaction du président Moubarak après les événements d’Octobre 2005 fut la suivante, dans une allocution télévisée. « Nous sommes un seul peuple (…). Le Chrétien n’est pas minoritaire en Égypte. C’est un Égyptien d’origine et de sang faisant partie intégrante de l’Égypte. » Cette réaction rejoint celle de la rue, en ceci qu’elle propose la solution de l’unification. Outre l’anachronisme d’une telle remarque, le président vise outrageusement mal. Il énonce le problème plutôt qu’il ne le résout. Les Coptes sont membres d’une patrie dont la charia fonde le droit et dans laquelle ils sont sommés de se fondre. Le copte est une langue dont l’enseignement est interdit dans les écoles et qui n’est presque plus parlée (j’ai eu le plus grand mal à me faire traduire la partie copte des offices). La notion d’unité implique dans ce contexte la dissolution de l’identité copte.

Il semble que le Président commette une erreur d’interprétation. Il traduit ses propositions en termes d’unité et donc de fractionnement. Les Coptes vivent en Égypte depuis que ce pays porte ce nom et leur nom veut d’ailleurs dire Egyptien (fils de Ptah, c’est-à-dire fils de l’Égypte en Égyptien ancien). Ils parlent arabe et honorent d’ailleurs Allah comme tout le monde. Ils se considèrent comme des Arabes, chrétiens certes, mais arabes en dernier ressort. C’est souvent par cette double appartenance qu’ils expliquent la ferveur de leur foi et leur « sentimentalisme » dans ce contexte religieux. Cette unité ne fait aucun doute à leurs yeux. Ils forment déjà une partie du corps égyptien. Mais de même qu’un corps qui ne serait fait que de jambes ou exclusivement de poitrine ne serait pas viable, de même, il faut admettre que dans une unité, il y a des identités différentes et parfois concurrentes. C’est du moins le cas en Égypte. On cherche ici une purification par une intégration maximale autour d’une identité égyptienne. Mais cette dernière est soit nationale et sans contenu soit religieuse et produit un conflit immédiat entre des religions concurrentes. Il existe une concurrence entre deux entrepreneurs identitaires, l’État et les religieux, qui visent une unification de l’identité. Cela étant, cette concurrence est limitée, ne serait-ce que par le fait que l’État égyptien n’est pas laïc, que la charia est la source d’inspiration principale de la loi. L’État, d’une manière bureaucratique et moins efficace porte la même identité que les entrepreneurs religieux. « 

Bref, si l’Organisation mondiale de la santé avait changé plus tôt le nom de cette maladie, la grippe porcine « H1N1 influenza A » aurait donné moins de grain à moudre à la haine mais cela étant, ce n‘est pas l‘OMS que l‘on doit blâmer. Avec cet abattage, la tyranie des Moubarak joue avec le crime. Je ne peux qu’espérer me tromper. 

Alexandre Duclos

Québec, le 12 mai 2009.

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

alternativewittenheim |
Section cantonale de La Gra... |
RESISTER, S'INSOUMET... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | AGIR ENSEMBLE
| Unir agir pour Etupes
| R P M justice-progrès-solid...