Europa Linka

6 juin, 2009

-De la langue de bois à la langue coupée

Classé dans : Bonjour ma colère,Politique — europalinka @ 16:03

Quelle monstrueuse hydre se cache sous le masque de la triviale algarade entre Bayrou et Cohn-Bendit en cette fin de campagne européenne ? « Ignoble », « Minable ». Au premier regard, une certaine indigence lexicale, un manque de dignité et une excitation puérile caractérisant nos hommes politiques peut sembler bon enfant voire sympathique. Mais hélas…

 

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La langue publique est un objet délicat. Comme on parle, on agit. De même, si deux amants prennent la fâcheuse habitude de s’abreuver d’insulte au lieu de s’offrir des mots d’amour, il y a fort à parier que leur relation en pâtira. Ces deux petits personnages en quête de voix nous rappellent par leurs errements médiatiques une vérité ancienne et fondamentale de la vie politique. Il faut chérir la langue publique sans quoi les citoyens se privent du pouvoir de réponse, de contrôle et de proposition qui leur revient de droit en démocratie.


C’est dans la Grèce du septième siècle avant J.C que cette vérité prit forme (lire Les origines de la pensée grecque) . Pour pouvoir exiger des comptes au pouvoir
royal et religieux, les citoyens des cités grecques se dotèrent d’une parole publique, la rhétorique, qui d’ailleurs se caractérisait par sa simplicité, sa clarté et son caractère direct. Un discours trop ampoulé était rejeté, on trouvait qu’il « sentait  l’huile » en ce sens qu’il avait été travaillé à la chandelle et manquait de spontanéité. Cette langue rhétorique devait permettre à chacun de demander des comptes et de comprendre les réponses, d’éclairer ses choix. Cette parole claire et simple était donc le pilier du fonctionnement démocratique. Se priver de cette langue, c’est se laisser couper la langue, et par conséquent, c’est perdre son pouvoir de citoyen. Ne plus s’exprimer que dans la parlure technocrate et hypocrite des gouvernants, c’est perdre une bataille importante.

 

Relisez le texte de la Constitution européenne et vous comprendrez pourquoi nous sommes si loin de cette parole publique. Cette langue de bureaucrate, quoique sincère, est technique et demande, pour être comprise dans le détail, un haut niveau de spécialisation. Il faut être un des rares à savoir lire entre les lignes. A l’opposé du spectre, les discours du Président français prétendent à la popularité par leur vulgarité, leur brutalité et leur fiel. Là encore, seuls ceux qui connaissent déjà les dossiers peuvent lire les mensonges entre les lignes. Les bureaucrates comme les populistes utilisent une langue qui ne rend pas de compte au sens commun c’est à dire à vous et à moi. En ce sens , ils nous invitent à perdre l’usage de la langue publique, de la langue politique qui clarifie les enjeux par sa simplicité volontaire, son absence d’artifice et sa rigueur. Une telle langue interdit les effets de manche. Si on l’utilise, on ne pourra plus parler de « refondation du capitalisme » pour décrire des ajustements en faveur des plus riches. On ne pourra plus parler de reconduite à la frontière pour décrire des rafles, les jeunes UMP ne pourront plus parler de révolution pour décrire le renforcement d’un rapport de production. Chacun devra en revanche offrir à la communauté un effort de clarté et franchise dans son expression.

 

C’est par ce détour étrange que je reviens, comme promis, sur le cas de Julien Coupat. Républicain convaincu, je ne suis pas séduit par les propositions développées dans le récent entretien publié dans le monde et que je ne discuterai pas dans ces lignes mais sur le terrain des luttes où mon chemin croise souvent celui des anarchistes. En revanche, les réactions à ce texte m’ont appris une chose. Lorsque la parole publique est utilisée, elle plaît et elle fonctionne. En témoigne l’avalanche de réactions sur le site du Figaro dont les lecteurs, pourtant de droite, s’engageait dans une réflexion inconfortable, séduit malgré eux par la clarté du texte. Cette langue publique convoque ceux qui l’utilisent ou la reçoivent dans l’arène politique. Ils discutent alors de vrais problèmes et non pas de lubies médiatiques aussi changeantes que manipulables. L’espoir est donc permis.

 

Alexandre Duclos
Paris, le 06 juin 2009.

 

 

 

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