Europa Linka

27 juin, 2009

-Hommage tardif à deux grands passagers du siècle

Classé dans : Essai théorique — europalinka @ 23:32

L’un a raconté l’Europe aux Européens, l’autre a conté l’Amérique aux Américains. François Fejtő est décédé à l’âge cynique de 99 ans, Studs Terkel, né en 1912, n’en avait « que » 96 au moment de son départ, au cours de l’automne 2008. L’Amérique et l’Europe ne se connaissent pas suffisamment, mais le lien occidental se crée autour de personnalités telles que Terkel et Fejtő. Un professionnel de l’histoire orale à l’américaine qui a retranscrit sans cesse la réalité quotidienne des US et un historien franco-hongrois qui n’a cessé de raconter l’Est à L’Ouest. Le rapport? Ce besoin du récit. Et le sourire ridé. 

fejtoferencdsak20030529010.jpgstudsterkel.jpg

François Fetjö et Studs Terkel.

L’hommage est quelque peu tardif. Il aurait fallu être à l’heure au moment de leur décès, comme ils ont su être à l’heure durant de longues décennies. Qu’a fait Fejtő durant sa longue émigration parisienne avant et après l’installation du régime communiste en Hongrie? Journaliste publiant jusqu’au bout dans la presse hongroise, essentiellement le quotidien de gauche Népszava, la « parole du peuple », journal qui présente des symptômes similaires à Libération, à savoir que la cause finit par l’emporter sur le souci de l’information qui est le rôle d’un quotidien, changement dont Fejtő ne se rendait pas tout à fait compte vers la fin de sa vie; essayiste culturel préoccupé par les rapports judéo-chrétiens durant un siècle entier (ses derniers ouvrages sont préoccupés avant tout du rôle du Diable dans l’Histoire – la logique quotidienne éclaircie de l’Histoire ne laissait pas cet historien en paix, il a fallu qu’il se tourne régulièrement vers l’héritage religieux de l’Europe pour contrebalancer l’horreur, certainement. Dieu et son Juif en est un témoignage puissant, de même que sa dernière publication); historien averti qui faisait de son mieux pour avertir l’Ouest de l’Europe sur ce qui se passait véritablement à l’Est, contre tous les courants intellectualisants de l’historiographie française, sans méthodologie préétablie mais avec un souci constant de l’objectivité, François Fejtő est resté fidèle à ses convictions sociaux-démocrates sans se laisser emporter par les idéologies de gauche comme nombre de ses contemporains français. C’est peut-être à cause de cette absence d’idéologie, l’idée que rien à par les faits crus ne porte son propos que François Fejtő aura toujours échappé aux catégories intellectuelles de la France, sa seconde patrie. Il était chez lui en Europe, mais avec le goût amer de l’exil malgré tout.

 

La gauche française revêt parfois des allures quasi-militaires qui consistent à reléguer un penseur indépendant et soucieux de son propos comme notre Homère des temps modernes immédiatement à « droite » – or Fejtő était justement plus de « gauche » que ses nouveaux compatriotes car il s’en fiait au sens commun des faits, avec tout ce que cette approche avait de dérangeant pour ce qu’on appelle traditionnellement la gauche française. 

 

Fejtő suivait les événements des démocraties populaires au jour le jour, et ce souci non méthodologique irritait fort probablement les intellectuels d’Europe Occidentale, pour la simple et bonne raison qu’un tel souci d’objectivité, sans prise de position a priori, ce libre cours accordé au jugement dégagé et bien informé dérangeait les Occidentaux qui étaient incapables de se passer d’une idéologie pour débuter leurs pensées. Ni de droite, ni de gauche à vrai dire, au sens occidental de ces termes, Fejos a eu l’honnêteté intellectuelle de faire un travail journalistique sur les faits, les faits de 1920, 1945, 1947, 1956, 1968, et entre-temps.
Il nous a tout raconté. 

 

L’intellectuel professionnel Jean-Paul Sartre a refusé de parler à Fejtő à une époque car ce dernier publiait dans Libération mais aussi dans le Figaro, choix inacceptable, comme si c’était un choix idéologique. Au point de vue de Fejtő, il s’agissait de raconter tranquillement une Europe méconnue à une Europe un peu trop assurée. Echappé aux rafles de Vichy et aux chasses nazies, François le « Résolveur » (Fejtő, fejteni en hongrois signifie résoudre, beau nom d’emprunt pour un jeune homme qui était né Ferenc Fischer dans l’Empire Austro-hongrois) avait expliqué à Paris à Monsieur Sartre qu’en ’56 en Hongrie nous n’avions pas eu affaire à une « contre-révolution », mais bien à un désir complexe d’émancipation. Sartre a fini par écrire une préface apologisante au petit ouvrage de Fejtő sur l’insurrection tragique des Hongrois divisés face à un empire soviétique qui tenait à ses satellites. Budapest 1956, l’Insurrection.


Le « Résolveur » avait un sourire figé hérité de tous les déboires du siècle, Sartre n’a pas pu faire autrement que d’accepter les faits. Pour une fois. Fejtő, la dernière fois que je l’ai vu, c’était au festival du livre de Budapest en 2005. Le sourire émanant d’une longue vie difficile ne le quittait plus. 

 

Studs Terkel s’est manifesté dans un tout autre genre: l’histoire orale américaine. Il nous a quitté au même moment que Fejtő, à quelques mois près, en 2008. L’histoire orale, un exercice dont il avait le secret. Faire parler les gens du quotidien. Faire sentir aux gens de la grisaille de tous les jours qu’ils sont importants. Que leur témoignage compte. Le style direct américain qui peut sembler agaçant aux Européens dispose d’un très bon côté: un rapport horizontal au donné, à la personne, une aisance avec l’histoire populaire, contrairement à l’historien européen qui établit un rapport vertical, objectivé et justifié au témoignage, ce qui revient à considérer tout donné comme du différé et à ne jamais laisser parler les gens. Tandis que Fejtő analysait les émissions de radio, Terkel papotait au café. Mais dans le fond, les deux faisaient un travail similaire et la vie leur avait attribué le même sourire avec l’âge. Le sourire du XXe siècle.

 

Ce travail consistait à aimer son sujet. Qu’il s’agisse d’une fresque orale de Chicago ou bien de la tragédie hongroise, c’est avant tout le sourire qui prévalait. Le sourire naturel d’une dure expérience. Une approche par les rides du vécu.  

 

Il faut éviter de mépriser l’expérience américaine du XXe siècle. Terkel a souffert du mac-carthysme comme Fejtő a souffert de la division de son Europe rendue muette. Terkel a été stigmatisé par la liste noire des années sombres de l’Amérique hystériquement anti-communiste au même moment que Fejtő s’efforçait d’expliquer aux communistes français et italiens que leur idéal ne se retrouvait pas dans l’oppression des fameuses démocraties populaires. De la peur, il y en a eu en Amérique comme en Europe de l’Est, on l’oublie parfois.

 

Studs Terkel a fait le tour des USA pour comprendre la logique du pays à travers le témoignage des gens, tandis que Fejtő liait les deux Europe avec ce sourire dont les grands conteurs ont le secret. Le secret de Terkel? Les intellectuels européens parlent beaucoup du « peuple » mais vont rarement voir les gens, même s’il est vrai que destravaux intéressants se font, en France par exemple. L’Européen commence par régler un certain nombre de questions d’ordre stylistique et méthodologique. L’Américain discute d’abord et écrit directement. Studs Terkel a su pour ainsi dire ouvrir les gens, les fameuses « gens ».

 

En Amérique, il est plus aisé de parler de sensibilités de gauche que d’appartenances à la gauche, puisque cette gauche est assez mal instituée dans le Nouveau Monde. Ce n’est pas le bulletin de vote, mais bien une sensibilité populaire qui a fait de Terkel un mage de l’oral history. Son grand ouvrage sur le travail, Working, est une expression de cette sensibilité: s’intéresser au rapport des gens à leur travail est plus de « gauche » qu’une quelconque carte de membre. La gauche nord-américaine a bien l’air de s’articuler autour de quelques maisons d’édition à but non lucratif (The New Press, Seven Stories Press etc.) et le Working de Terkel est pour ainsi dire une leçon de sensibilité pour les Européens
qui méprisent souvent l’Amérique et ses intellectuels.

 

Il est vrai qu’en même temps, nous autres Européens ne connaissons strictement rien à l’Amérique, ce qui peut rendre la consultation d’un ouvrage tel que Working ou Chicago plutôt malaisée. Nous n’avons pas la même culture populaire, les mêmes médias, les mêmes références, la même légèreté. La dernière autobiographie de Terkel, Touch and go demeure parfaitement incompréhensible dans les mains d’un lecteur
dit « continental », c’est-à-dire européen. L’inverse est vrai aussi: jamais un Nord-Américain ne comprendra l’Histoire des démocraties populaires. Qu’en aurait-il à faire s’il n’est pas kremlinologue ou bien on ne sait quel ologue au sein de sa tradition analytique? François Fejtő a fait un travail débordant d’humanité sur L’Europe Centrale et Orientale. En racontant les déboires des démocraties populaires, il a donné une voix à cette partie de l’Europe quasi-muette. L’idée derrière le sourire était de donner la parole à des pays auxquels on avait tout simplement enlevé tout droit d’expression. En écoutant tous les jours Radio Free Europe, Fejtő a donné une voix à l’Europe réduite en Etats vassaux de la Russie. Et jamais on n’a pu sentir du ressentiment ou de la haine dans ses propos, car un chroniqueur donne la parole sans interférer, approche qui chez Fejtő se mariait à merveille avec l’analyse assidue des événements. Ainsi procède le conteur européen.

 

Malgré les divergences culturelles flagrantes, Terkel et Fejtő ont produit un travail similaire, un travail basé sur l’amour prononcé de leur univers propre. L’Europe, l’Amérique, cela dépend de l’approche, de la façon de discuter. L’essentiel est de garder le sourire et un certain sens du réel. Mais avant tout le sourire. Le sourire d’un siècle plus que difficile. Garder son humanisme. Deux mondes libres, L’Amérique et l’Europe Occidentale, moult contradictions, et un grand besoin de personnalités homériques modernes. Américains ou Européens, nous devons savoir reconnaître nos Homère. Ils se ressemblent.

 

Un généreux et amical salut à eux
qui sont partis, et qui nous laissent du pain sur la planche.

 

Ádám Balázs, Paris, le 26 Juin
2009.

 

 

Quelques références, tout de même :

 

François Fejtő :

 

  • Histoire des démocraties populaires, 1952, Le Seuil, (réédité en 1992)
  • La
    Tragédie

    hongroise
    , 1958, Pierre Horay, 1998
  • Dieu et son Juif. Essai hérétique, 1961, Pierre Horay, 1997
  • Chine/URSS, Plon,
    1964 et 1966; nouvelle édition chez
    Édition du Seuil, 1977
  • Le Coup de Prague, 1948, Le Seuil, 1976
  • Mémoires,
    Calman-Levy, 1986
  • Requiem pour un empire défunt, Lieu Commun, 1988 (réédité par Le Seuil en 1993). Un
    tableau géopolitique et nostalgique de l’Autriche-Hongrie de sa jeunesse.
  • 1956, Budapest, Complexe, 1990-2006
  • Où va le temps qui passe ?, Balland, 1991
  • La fin des démocraties populaires, Le Seuil, 1992-1997
  • Joseph II. Biographie, Quai Voltaire, 1994
  • Le passager du siècle, Hachette Littérature, 1999
  • Le printemps tchécoslovaque 1968, Complexe, 1999
  • Hongrois et Juifs, Balland, 2000

Studs Terkel :

 

 

·  Division Street: America,1967

 

 

·  Hard Times: An Oral History of the Great Depression,1970  

 

 

·  Working: People Talk About What They Do All Day and How They Feel About What They Do,1974.

 

 

·  Talking to Myself: A Memoir of My Times, 1977

 

 

·  American Dreams: Lost and Found, 1983

 

 

·  The Good War,1984

 

 

·  Chicago,1986

 

 

 

·  The Great Divide: Second Thoughts on the American Dream,198

 

·  Race: What Blacks and Whites Think and Feel About the American Obsession, 1992.

 

 

·  Coming of Age: The Story of Our Century by Those Who’ve Lived It, 1995

 

 

·  My American Century, 1997

 

 

 

·  The Spectator: Talk About Movies and Plays With Those Who Make Them, 1995

 

·  Will the Circle Be Unbroken: Reflections on Death, Rebirth and Hunger for a Faith,2001

 

 

·  Hope Dies Last: Keeping the Faith in Difficult Times, 2003

 

 

·  And They All Sang: Adventures of an Eclectic Disc Jockey, 2005

 

 

·  Touch and Go, 2007

 

·  P.S. Further Thoughts From a Lifetime of Listening, 2008

 

 

 

  

 

                  

 

 

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

alternativewittenheim |
Section cantonale de La Gra... |
RESISTER, S'INSOUMET... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | AGIR ENSEMBLE
| Unir agir pour Etupes
| R P M justice-progrès-solid...