Europa Linka

6 juillet, 2009

-Le métier mange-métiers

Classé dans : Bonjour ma colère,Intempestifs — europalinka @ 23:45

Il existe une profession qui se développe rapidement depuis un siècle et qui joue un rôle central dans l’organisation du marché du travail. Elle est même devenue en  un certain sens la profession des professions, le principe du travail. Cette étrange activité a pourtant comme cause et comme conséquence la destruction généralisée des métiers. En silence, cette profession dévore les identités professionnelles, elle contamine les solidarités, elle pourri de l’intérieur la relation entre les humains et leur travail. Qu’est-ce donc que ce métier mange-métiers?

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Intuitivement, on peine déjà à l’identifier. Elle se nomme gestion, gestion des stocks, gestion des activités, gestion des ressources, gestion des ressources humaines ou bien encore management, mais quelles réalités ces euphoniques vocables recouvrent-ils?  Des pratiques très différentes qui ont en commun de mettre en danger l’essence des métiers et ce que c’est que travailler.

 

 Gestion vient du provençale gestio dérivé du latin gestum, supin de gerere, porter, gérer. Ce mot signifie gérer ou administrer. On gère des biens, et l’on administre les affaires de personnes que l’on qualifiera des administrés (ce que l’on devient dès lors que l’on habite sur une commune, ce titre habilitant à demander des comptes à l’élu(e) à la Mairie. En revanche, la gestion concerne indifféremment des biens ou des personnes.  Cette souplesse sémantique n’est pas anodine et indique déjà la violence de l’objectivation en germe dans la pratique de la gestion. Le ou la gestionnaire organise le travail. Cette organisation sert les fins que se donnent l’entreprise ou le service employant le ou la gestionnaire. Ces fins peuvent être diverses : rentabiliser l’activité, motiver les salariés, faire pression sur eux, obtenir la paix sociale. En bref, il s’agit de rationaliser la production pour atteindre un but. Mais dans un tel cas, l’action rationnelle est toujours une action rationnelle en valeur. Il peut être rationnel de baisser les salaires pour augmenter les profits comme d’augmenter les salaires, ce qui augmente la consommation et à terme, les profits.

La simple et horriblement nommée Gestion des ressources humaines recouvre, selon le site d’une école de gestion « le recrutement, la gestion des carrières, la formation, l’évaluation des performances, la gestion des conflits, la concertation sociale, la motivation et l’implication du personnel, la communication, la satisfaction au travail, les conditions de travail, l’enregistrement, le suivi et le contrôle des données individuelles, et collectives du personnel de l’entreprise ; l’application des dispositions légales et réglementaires dans l’entreprise ; la préparation des commissions et des réunions ; le maintien de l’ordre et du contrôle et les travaux de pointage, la gestion de l’emploi, programmes de recrutement, plans de carrières et de promotion, analyse des postes et l’évaluation des personnes ; la gestion des rémunérations : par l’analyse et l’évolution des postes, grille de salaires, politique de rémunération, intéressement et participation ; la gestion de formation : par la détection des besoins, l’élaboration des plans de formation, la mise en œuvre des actions de formation et l’évaluation des résultats ». En réalité, on peut appeler gestionnaire toute personne qui ne fait rien mais qui s’occupe de comment les autres font.

Pourquoi qualifier cette profession fourre-tout de métier mange-métiers?L’approche gestionnaire et managériale suspend au moins formellement la relation organique entre la personne et son métier. Dans une approche gestionnaire chaque personne est avant tout un agent économique dont on évaluera les performance objectivement et qui est interchangeable avec n’importe quel autre agent économique possédant les mêmes caractéristiques. Walter Benjamin lit dans l’apparition du cinéma, de la photographie, de la lithographie, une transformation cruciale du rapport à l’oeuvre d’art, cette dernière perdant sa dimension cultuelle (Cf. L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité). De même, la gestion du travail rend le travailleur reproductible et change la nature du travail. L’organisation taylorienne du travail, la rationalisation des process en sont des exemples marquants. L’individu n’est plus qu’une fonction dans un processus qu’il ne pense pas lui-même; il devient pièce technique remplaçable. De même, la nouvelle idéologie de la flexibilité ou de la flexisécurité affirme la chose suivante : il n’y a pas de rapports organiques entre un travailleur et son métier, une personne à une activité productive et peu importe la nature de cette activité tant qu’elle répond aux réquisits du marché.

La comparaison avec la reproductibilité des oeuvres d’art ne s’arrête pas là. Les premières organisations de travailleurs ( les corporations, par exemple, sous l’empire romain) furent des communautés cultuelles. On y formait une communauté de banquet, mais aussi une communauté funéraire et religieuse. On y adorait les mêmes dieux, patrons de la profession. L’existence même d’un département de gestion suspend la possibilité de l’existence d’une communauté professionnel en ce sens que l’organisation du travail échappe à la corporation pour revenir à une autre corporation, celle des gestionnaires. En d’autres termes, du point de la gestion, il y a toujours un meilleur point de vue que celui du travailleur pour juger de ce que doit être son travail. Les règles du métier ne relèveront pas d’une éthique professionnelle, d’un amour du métier, d’une tradition, d’une sacralisation du métier mais uniquement d’un principe de rationalisation qui ne vise pas une efficacité symbolique mais une efficacité financière et technique. Entre les mains des gestionnaires, les métiers perdent leur chair, leur sens pour ne plus être que des activités productives. Comme il est dommage d’envoyer tant de nos jeunes bacheliers vers cette activité idéologiquement déterminée et qui produit, sur le long terme, la plus violente aliénation qui soit. La gestion est devenue par le miracle de sa propagande une vérité quotidienne. Son existence parait aller de soi. Cette fausse certitude a pour conséquence immédiate la destruction des solidarités au travail tant les travailleurs et les travailleuses se trouvent dépossédés du droit de s’occuper de leurs affaires, de se sentir appartenir à ce qu’ils construisent et donc d’être concernés. Par bonheur, les résistances dans le travail s’organisent spontanément. Une jeune chercheuse, Fanny Girin, me racontait aujourd’hui comment même les intérimaires finissent par construire une identité professionnelle dans leur groupe hétéroclite. Un intérimaire est pourtant, plus que tout autre, la pièce d’un stock disponible de travailleurs, adaptables, sans métier fixe, répondant à tous les besoins de la gestion des ressources humaines. Si même dans de telle condition, on résiste à l’objectivation, alors il est permis d’espérer.

Alexandre Duclos

Paris, le 06 juillet 2009.

P.S : Pour ceux qui veulent approfondir, on recommandera La société malade de la gestion de Vincent de Gaulejac. Par ailleurs, L’oeuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique fera l’objet de la prochaine recension.

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