Europa Linka

19 juillet, 2009

-La gestion de l’environnement comme disparition de la Nature ?

Classé dans : Essai théorique,Non classé — europalinka @ 14:07

L’humain peut-il s’affranchir d’une relation à la Nature c’est-à-dire à un monde qui précède l’action humaine, qui existe hors d’elle ? Peut-il se contenter d’un espace qui ne précède pas mais qui succède, qui n’est pas hors de nous mais qui existe de notre fait ? Une nature assujettie (dénaturée !) ne pose plus que des problèmes de gestion des risques. Elle ne propose plus qu’un environnement.

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Je sors à peine de la lecture fatigante mais révélatrice d’un article du monde dans lequel un brave individu a testé pour nous l’écologie au quotidien. La seule chose que fait ce brave homme, c’est mesurer (avec des indices d’empreintes écologiques) de l’ADEME ou de la WWF et adapter sa consommation. Il nous propose même les  quatre objets indispensables (ou non) à la vie écolo : le wattmètre, le gant microfibre, le sablier pour la douche, le podomètre. En d’autres termes, pour lui, l’écologie au quotidien est une nouvelle manière de consommer, comme si l’on était plus capable d’entretenir d’autres relations à la nature que la consommation. Mais justement, c’est là toute la difficulté, il n’est plus question de nature mais seulement d’environnement c’est-à-dire de ce qui est produit par l’humain pour les besoins de l’humain, nocif ou accueillant pour l’humain… Bref, cet effort est vain en ce sens que cet homme a continué méthodiquement à consommer le monde, d’un point de vue peut être plus omnipotent encore qu’à l’habitude en augmentant sa conscience dans l’action et en réduisant sa culpabilité.

 

Sur quels fondements définir la Nature comme un principe externe à l’action humaine, qui la dépasse, qui la transcende mais aussi et surtout qui lui échappe ? On pourrait dire, en suivant l’Ethique de Spinoza que la Nature est ce que l’entendement perçoit de la substance, c’est-à-dire ce que nous percevons imparfaitement de ce qui nous précède. Si la nature est l’objet des Sciences de la Nature, ce n’est en aucun cas leur produit. Une Nature prévisible et maîtrisable n’est plus tant une Nature qu’un environnement exploitable. Il n’y a du moins plus rien qui distingue ces deux notions. Ce sont deux espaces qui surgissent de l’action humaine et s’y soumettent, qui s’intègrent dans une énergétique sociale. Au-delà des projets démiurgiques et non moins sérieux consistant à transformer l’humanité en technicien de maintenance des équilibres planétaires que nous avons mentionnés (qu’il s’agisse de détourner les rayons du soleil, de parler d’ère anthropocène ou de créer des nuages artificiellement), une autre question se pose : qu’est-ce qui résulte de la disparition de la Nature  ? Quelle forme de solitude ? La définition de l’humain se construit dans une relation intime avec la définition du monde, avec la scène de l’action humaine. Qu’est-ce qui résulte de la disparition du grand Autre ? Qui sommes-nous, nous qui vivons dans un environnement  qui tout en nous précédant, ne procède que de notre action ?

Cette question est  l’occasion de repréciser ce que nous entendons par le terme Nature et notamment d’engager une discussion avec Bruno Latour (Cf. Politiques de la Nature, comment faire entrer les sciences en Démocratie). La nature se laisse définir comme ce qui transcende l’action humaine et la précède. La Nature, c’est pour nous ce qui n’est pas produit par l’homme, qu’il ne maîtrise pas et que d’une certaine mesure, il ne peut prévoir. Ce qu’il prévoit et maîtrise, on ne peut le décrire autrement que comme un environnement. Bruno Latour affirme que :

« L’écologie politique ne fait pas glisser l’attention du pôle humain au pôle de la nature ; elle glisse d’une certitude sur la production des objets sans risques (…) à une incertitude sur les relations dont les conséquences inattendues risquent de perturber tous les ordonnancements, tous les plans, tous les impacts ».

 On pourrait alors supposer que ce paradigme de l’incertitude consiste dans la restauration d’une relation avec la Nature non-maîtrisable et imprévisible. Il n’en est rien, bien au contraire, et l’on s’en aperçoit dans le chapitre intitulé La fin de la nature.

« Nous comprenons maintenant pourquoi l’écologie politique ne saurait conserver la nature : si l’on appelle nature le terme qui permet de récapituler en une seule série ordonnée la hiérarchie des êtres, l’écologie politique se manifeste toujours, en pratique par la destruction de l’idée de nature (…) Rien ne peut plus ranger les êtres par ordre d’importance. Lorsque les écologistes s’écrient en tremblant : « La nature va mourir », ils ne savent pas à quel point ils ont raison. Dieu merci, la nature va mourir. Oui, le grand Pan est mort ! Après la mort de Dieu et celle de l’homme, il fallait que la nature, elle aussi, finisse par céder. Il était temps : on allait bientôt ne plus pouvoir faire de politique du tout ». 

L’auteur confond ici Nature et Sciences Naturelles qui classifient l’expérience, ce qui nous échappe et ce que nous définissions comme universel. La nature n’est pas une façon de totaliser les étants qui partagent le même monde en lieu et place de politique ; ce motif relève de la rationalisation du monde. Bruno Latour définit la Nature comme le monde décrit par les sciences modernes. Or ce monde rationalisé est incommensurable au grand Pan, à la nature comme principe extérieur, hors de l’activité humaine, comme une contrainte externe et fondamentalement immaîtrisable, fondamentalement inhumaine. La science demeure une activité humaine. La clé du raisonnement de Bruno Latour procède probablement d’un amour sincère de la pratique scientifique. Dans le même ouvrage, quelques articles plus loin, l’auteur s’interroge sur les rôles des sciences dans les développements de l’écologie politique et affirme : 

« Les sciences vont apporter à la perplexité le formidable atout de l’instrument et du laboratoire pour détecter très tôt des phénomènes à peine visibles.(…) Qui mieux que les scientifiques sait faire parler, écrire, et disserter le monde ? »

La réponse nous paraît couler de source : le sens commun ! L’expérience humaine immédiate fait parler le monde avec finesse. Sa relation à l’être est aléatoire, changeante dans le temps et d’un individu à l’autre, elle comprend le monde sans pouvoir l’expliquer et traduire l’expérience dans des lois universelles. Mais le sens commun peut-il un instant cesser de consommer pour penser autrement, pour sentir autrement ?

 

Alexandre Duclos,

Paris, le 19 juillet 2009.

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