Europa Linka

28 juillet, 2009

-En passant par l’ancienne bibliothèque.

Classé dans : Intempestifs,Non classé — europalinka @ 10:52

Il est, dans une vallée reculée du Vaucluse, une ancienne bibliothèque familiale. Celui qui l’a constituée pendant de longues années au milieu du siècle précédent est mort depuis longtemps. Elle recèle essentiellement une vaste collection d’ouvrages de Sciences Politiques bien que l’on y trouve aussi des livres plus distrayants. Quand je la fréquente, le quotidien me paraît étonnamment mutilé.

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Tout se passe comme si l’esprit de sérieux qui a donné leur âme à ces livres s’était éteint. Dans les premiers temps de cette nostalgie, on se flagelle. Mais non, le passé n’était pas meilleur. Tu n’es qu’un déplorable nostalgique. Ces livres qui analysent la situation politique en Italie, en Grèce, en Allemagne, aux USA, aux Québec, au Nicaragua ont leurs équivalents aujourd’hui et cette sélection ne reflète que la meilleure part des productions de l’époque. Et puis l’on sort de la bibliothèque pour lire la presse quotidienne qui ne monte que par erreur dans cette vallée préservée de l’agitation médiatique. La presse titre sur quelque chose comme un malaise vagal concernant la personne d’un homme dangereux pour la République. Cet homme semble appartenir à la secte de ceux qui tournent en rond. Dans les idées comme sur les plates bandes de l’Elysée, armé de baskets ou de réformes réactionnaires. A un moment donné, il est bien naturel que le cœur craque devant tant d’indignité. Il vous vient à l’esprit l’idée petite et basse que cet épisode démontre que si cet homme là à un cœur, il s’agit bien d’un muscle et de rien d’autre.

Une minute passe et voilà que le l’on se surprend la main dans le sac. On vient d’accepter de considérer comme un évènement politique un bobo présidentiel. De retour à la bibliothèque, un exemplaire de la revue Esprit daté de Juin 1968 vous frappe sur le coin de l’œil. « L’insurrection de la jeunesse », « Réforme et révolution dans l’Université », « La révolte des lycéens », « De l’ordre à la barbarie »… Evidemment, il y a plus de substance pour analyser les situations politiques contemporaines que dans les cours de sciences-po, les discussions d’assemblée générale et la presse. Hard Times (an oral history of the Great depression-ce sera la prochaine recension du mois-) de Studs Terkel reluit dans un coin mais les Black Panthers lui font une concurrence que ne dément pas la révolution tranquille… Bref, on se rend compte une fois de plus de la densité de la pensée du politique dans les années 1970.

Une bibliothèque, pour reprendre l’image de Borgès, est toujours infinie parce qu’elle n’existe qu’en étant lue et alimentée. Elle dévore par l’oubli et l’obsolescence. Par conséquent, elle doit toujours être fréquentée et recevoir de nouveaux ouvrages qui maintiendront vivante la discussion entre les livres. Il faut donc écrire la suite de l’ancienne bibliothèque.  Comment faire ? Comment relever le gant pesant de cet héritage exigeant ? Il faut d’abord remettre le politique au cœur de nos réflexions, et donc, fondamentalement, l’ensemble des principes qui fondent notre vie commune. Il faut redevenir intransigeant ne serait-ce que pour avoir quelque chose à discuter car sans discussion politique, dans le consensus, il n’y a plus de monde commun, seulement un fonctionnement anecdotique dans lequel le prix du lait, un malaise présidentiel, l’augmentation du chômage et la victoire d’Alberto Contador dans le tour de France deviennent des équivalents (les trois influençant le moral des Français).

Il paraît urgent en fréquentant cette bibliothèque de rendre possible une réappropriation de l’histoire, non pas comme un culte institué à ce qui a eu lieu ou pas mais comme une relation consciente au devenir. Une relation consciente à l’action. Pour ce faire, cette bibliothèque glisse un conseil. Il faudrait revenir à des principes simples, à ce qui s’apparente au contraire de la Novlangue, à ce qui ne parle pas de la gestion mais du droit, pas des décrets mais de la constitution, pas des personnes mais des statuts, pas des SDF mais des humains vivant dehors dans le froid, pas des sans papiers mais des humains traités comme des non-humains, pas des « banlieues » ou des « quartiers » mais des populations pauvres et exclues par une inégalité de l’accès à la justice, à l’éducation, aux soins et subissant des violences policières. Peut-être que l’on devrait commencer par parler de violence politique lorsque l’on permet ces exactions, ou parler de crime économique lorsque sciemment, on augmente les inégalités pour suivre le credo néolibéral.

Cette bibliothèque met en scène un effort qui fut aussi un sacrifice. Entre le texte détaillé du procès de Nuremberg et le récit de lutte armée à Cuba, le récit des grèves de 1936, 1948 ou 1968, on comprend combien de sueur et de sang il a fallu pour produire le modèle social que nous laissons détruire, combien d’efforts surhumains ont été produits de la révolution à nos jours pour nous offrir notre dignité que nous laissons traîner par terre par fatigue, courte vue, égoïsme, sectarisme ou distraction. Dans cette bibliothèque mais probablement dans d’autres, ce souvenir est vivant, physique.

 

Alexandre Duclos

 

Malaucène, le 28 juillet 2009.

 

 

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