Europa Linka

14 août, 2009

-Contre l’Ordre : notes florentines.

Classé dans : Essai théorique,Politique — europalinka @ 20:38

L’histoire de cette jolie ville de Toscane pose une question fondamentales et difficile tant elle paraît niaise au premier abord. D’églises en baptistères, de jardins en palais, elle peut venir vous tarauder, vous mordre et ne plus vous relâcher jusqu’à ce que vous lui accordiez votre attention. On pourrait la formuler ainsi : l’instabilité politique n’est-elle pas souhaitable ? Le désordre n’est-il pas une excellente institution, toute immatérielle et insaisissable qu’elle soit ?

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Machiavel, une petite bataille entre Guelfes et Gibelins et le palais Vecchio à Florence.

Machiavel qui fut citoyen actif de la ville  écrit dans Le discours sur la première décade de Tite-Live (Livre premier, chapitre 55) : « Les républiques qui ont gardé intact leur régime politique, ne souffre qu’aucun citoyen vive chez elles en gentilhomme, ou le soit ; elles ont soin de maintenir la plus parfaite égalité et sont les ennemies irréconciliables des seigneurs qui habitent leur pays. (…) Pour expliquer ce que j’entends par gentilhomme, je dirai qu’on appelle ainsi tout ceux qui vivent sans rien faire du produit de leur possessions, et qui ne s’adonnent ni à l’agriculture, ni à aucun autre métier ou profession. De tels hommes sont dangereux pour la république. » Le propos frappe par son adéquation avec la situation contemporaine. En effet, Machiavel critique ici le régime féodal et fait une apologie implicite de la société bourgeoise et le système de production capitaliste, mais il exige des bourgeois qu’ils travaillent et ne jouissent pas simplement de la propriété des moyens de production. Un peu comme si le patron de Total devait travailler de ses mains pour extraire ou vendre les hydrocarbures. Cette idéologie de la politique des corporations a eu un destin particulier à Florence et donné lieu à une expérience de la politique communale, fondée sur la division du travail social.

Or pour maintenir ou tenter de maintenir cette vision de la cité, les Florentins n’ont cessé de guerroyer, de lutter les uns contre les autres, de la révolte des Ciompi (travailleurs du textiles qui instaurèrent en 1378 une éphémère république) de six semaines à la longue querelle des guelfes et des gibelins. Si Florence a été, de 1082 (première alliance d’importance avec la papauté) à la fin du dix-huitième siècle une puissance régionale, un acteur commercial mondial, elle n’a jamais été la capitale d’un empire. Elle n’a pourtant cessé d’être agitée par des guerres vers l’extérieur mais aussi et surtout vers l’intérieur (les deux se conjuguant souvent, les clans rivaux passant des alliances avec l’extérieur). Jusqu’à présent, rien que de très banal. La principale guerre interne opposa les Guelfes aux Gibelins. Ces deux termes traduisent une opposition entre deux clans au sein du Saint Empire Romain Germanique (la famille Welf et celle des Weibligen). A Florence, ce conflit oppose surtout le clan de l’oligarchie urbaine, alliée à la papauté (les Guelfes) et l’aristocratie impériale (les Gibelins). Donc pour le dire autrement, le clan fidèle à une organisation féodale et un autre visant plutôt la constitution d’une corporation des corporations.

L’histoire florentine donne l’impression que l’omnipotence d’un seul est gage de stabilité quand le partage ou la fragmentation des pouvoirs est gage d’instabilité. Son histoire est animée un mouvement de décomposition et de recomposition d’une république, qui se pense comme une république d’artisans et de commerçant, une république dans laquelle l’unité élémentaire ne serait pas tant le citoyen que le membre de la corporation, c’est-à-dire, à de nombreux égards, le membre de la seconde famille.  La guerre des Uberti (1177-1178), celles des Guelfes et des Gibelins qui s’étend sur près de deux siècles à partir de 1216, l’épisode de la théocratie de Savonarole (1494-1496), les différentes conjurations des Médicis ou contre les Médicis, les guerres contre Sienne, contre Pise, l’histoire de la cité paraît être bâtie sur et par une guerre incessante à l‘intérieur et à l‘extérieur de l‘enceinte de la cité.  

En d’autres termes, une source unique de domination légitime incarnée dans une personne serait un meilleur gage de paix civile qu’une multiplicité d’aspirants au pouvoir, motivés par une seule source de légitimité (la loi). Pour le dire d’une troisième manière, il semble que la domination brutale produit de la paix quand l’auto-gouvernement engendrerait au contraire du conflit. Et pourtant, quelles réussites à travers ces écueils! La renaissance de l’humanisme et des humanités, la naissance de la renaissance, Dante, Giotto, des progrès politiques décisifs (et notamment un impôt direct proportionnel à la richesse de chacun qui exista sporadiquement, l’estimo du contado).

La question est mal posée et l’on s’effarouche trop vite. La notion d’ordre est devenue pour nous consubstantielle de la notion d’état mais encore de celle de cité, voire même de vie en commun. Or on peut faire l’hypothèse que l’ordre (l’incontestabilité du fonctionnement social) produit au moins deux effets. Premièrement, lorsque,  dans une société tout fonctionne sans  que l’on ne puisse rien y changer, il y a une perte d’identité en ce sens que l’on ne peut réellement s’approprier le cadre des contraintes sociales. Le droit à avoir des droits doit pouvoir être sans cesse réactualisé sans quoi il n’est qu’une contrainte vide de sens. Deuxièmement, si un système de contrainte ne peut faire l’objet d’une appropriation par la raison ou l’affection, il ne pourra tenir que par la peur et par la force. En d’autres termes, si un pouvoir ne trouve pas de légitimité rationnelle ou affective pour sa domination, alors il devra forcer le citoyen, notamment en le transformant en tout autre chose qu’un citoyen (par exemple en consommateur. Une domination peut trouver sa légitimité dans la tradition (pour reprendre le troisième terme de la typologie de Max Weber)  mais le respect de la tradition pour être libre, doit relever d’une affection pour la tradition ou de la fidélité à un principe.

L’ordre permet de faire des affaires mais pas de faire vivre une citoyenneté. Les sociétés doivent elles alors rechercher l’instabilité, se vouer à un perpétuel progrès. Surtout pas. Ce que visait la commune florentine, dans ses efforts successifs pour se réapproprier sa république tenait plus du « devient ou redevient ce que tu es » plutôt que du « devient ce que tu n’es pas encore » des sociétés modernes. Une pluralité de solution permettait d’envisager et de faire vivre un principe pérenne, la République à l’échelle de la commune autour d’un accord de corporations. La pluralité des acteurs, des actions permettait à une idée stable d’acquérir la souplesse nécessaire à son animation dans une société concrète.

Dans De la génération des animaux, Aristote note que le vivant est produit comme est tissé un filet (faisant référence à des vers attribués à Orphée). Notre brave camarade ne peut ignorer que dans le Politique, son maitre Platon proposait de considérer le politique comme la façon de tisser ensemble les caractères mou et les caractères volcaniques. Que voilà une superbe idée : penser sur le même modèle le vivant et le politique. Or pour vivre et pour rester moi même, j’ai besoin qu’une multiplicité de principes parfois contradictoires vienne me transformer pour que je puisse rester fidèle à moi-même. J’ai donc besoin pour vivre d’un certain nombre d’aberrations, j’ai besoin d’inconstance, j’ai besoin qu’un équilibre surgisse d’un mouvement permanent, j’ai besoin de désordre et d’instabilité. Pour vivre, la République a besoin d’être bouleversée afin que chacun puisse sentir son importance, sa signification, son intérêt et se l’approprier. Il se peut que de ce point de vue, notre petit tyran national forme aujourd’hui des armées de farouches républicains prêts à réduire en cendre son idéologie et son héritage institutionnel pour reconstruire la chose publique, notre petit monde commun. Affirmer la fécondité du conflit en politique n’a rien d’original. Un petit détour par Florence force à considérer cette affirmation à la lumière d’une de ses conséquences possibles à savoir l’instabilité politique, l’institutionnalisation de l’instabilité institutionnelle.

Bref, à mon retour de Florence et plus que jamais, j’ai horreur la notion d’ordre.  On doit la tenir à bonne distance, ni source d’effroi, ni source de séduction, et lui refuser le statut d’argument d’autorité qu’on lui accorde aujourd’hui. Quant à la sécurité, elle n’est qu’une servitude supplémentaire que j’oppose à la paix, à la civilité, à l’éducation et la prospérité partagée qui seules peuvent prémunir des exactions des délinquants et des policiers.

Alexandre Duclos,

Paris, le 14 aout 2009.

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