Europa Linka

18 août, 2009

-Faut-il en finir avec les autochtones ?

Classé dans : Intempestifs — europalinka @ 22:25

Le titre peut sembler provocateur mais une récente lecture d’un helléniste confirmé m’a plongé dans le doute. Dans un récent article de la revue Cités, Marcel Détienne revient sur la racine grecque du mot autochtone et y décèle une couleur idéologique inattendue : un relent d’Identité Nationale, de xénophobie et un nationalisme d’exclusion.

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Cette expression athénienne, née vers -450 avant JC signifie « née de la terre elle-même », voire « née d’elle-même ». Cette expression définit un « Nous » de plus en plus exclusif qui s’accompagne de la classification des étrangers en tant que métèques.  Avec talent et précision, notre helléniste rapproche Barrès de Périclès, le discours exclusif des Athéniens et ceux qui ont structuré la France après 1870, l’Allemagne hitlérienne, reliant indéfectiblement un peuple aux vertus rendues éternelles par des fictions historiques et une terre, un Lebens Raum. Autochtone a désigné pendant un siècle, en Attique, une identité inaliénable des Athéniens, basée sur leur rapport ontologique, presque génétique à leur terre, sur laquelle les étrangers peuvent passer sans jamais s’installer définitivement et appartenir au groupe de citoyens.

Tout ce que nous dit Détienne est vrai et rassemble des représentations au demeurant communes et établies. Oui, les Athéniens étaient fiers de leur identité, de leurs lois mais aussi de leur « race », la définition de la citoyenneté étant génétique. Socrate vivait dans une ville où seule la qualité d’athénien pur (de père et de mère athéniens) permettait la transmission de la citoyenneté. Tient, on l’aurait presque oublié. Ils considéraient par ailleurs leurs esclaves comme des êtres relevant d’une humanité inférieure (Voir par exemple la Politique d’Aristote). Mais en questionnant de cette manière audacieuse un concept très en vogue dans les institutions internationales, très bon enfant, Détienne soulève un autre problème.

Les Nations Huronne, Wendake, Iroquoise n’ont pas inventé le mot autochtone et ce sont des Canadiens qui les désignèrent ainsi. Ils revendiquent ce statut mais sans nécessairement y apporter le poids symbolique de la notion grecque. Il se peut que leur autochtonie soit aussi exclusive mais il est peu probable que l’on parle dans ces groupes de la pureté de la race. Si c’est le cas, nous disposons d’un jugement de valeur a priori : toute forme de racisme ne relève pas de l’opinion mais du crime.  Par ailleurs, ces Nations revendiquent essentiellement le fait d’avoir été là avant, d’avoir subit une invasion, des tentatives d’acculturation, des meurtres de masse et par ailleurs, d’avoir accès aux territoires qui d’où ils tirent leurs richesses. Ce point ne pose donc pas de problème. Ce qui fait problème, c’est la récusation de la notion de rapport à la terre, à une terre qui Nous a vu naître et à laquelle la cité entretien un rapport particulier.

Or  cet attachement définit la notion de culture. Une culture, c’est pour les Romains qui inventèrent le terme un culte spécifique rendu à l’occasion de la culture d’une terre. C’est une relation particulière à l’ordonnancement du monde tel qu’il se définit à partir d’un point fixe. Par ailleurs, une culture, c’est aussi la façon dont on relie un certain nombre de normes et de pratiques à un lieu, à un monde commun dont on devra prendre soin. Socrate fut qualifié d’atopique en ce sens qu’il n’appartenait à aucun lieu, qu’il était inclassable. Les sociétés modernes ont élaboré une relation atopique au monde. Une entreprise moderne agira non pas en fonction d’un attachement à une terre particulière mais en fonction de son intérêt économique. La maximisation de son profit peut exiger qu’elle emploie des ouvriers malgaches, chinois, bretons ou roumains selon des critères économiques. C’est peut-être d’avoir oublié que nous habitons un monde commun qui nous a rendu si prompt à le détruire.

Alors faut-il exclure toute relation au sol, à la terre, au point fixe à partir duquel nous explorons le monde et où nous entretenons une scène sociale pour les besoins de notre vie collective ? Faut-il en finir avec l’autochtonie ? Je répondrai que non, tant que l’on exige de chacun qu’il soit à l’origine de son autochtonie. Il faudrait penser une autochtonie qui ne va pas de soi, qui qualifie la terre en question et pas le peuple qui l’habite, qui ne soit pas héréditaire mais se reconstruise et s’entretienne à chaque génération, qui ne soit pas exclusive mais inclusive. On pourrait imaginer un culte à l’adresse de toutes les personnes vivant en France qui ne serait pas fondé sur une quelconque identité nationale, nécessairement exclusive, factice et dangereuse (quoiqu’en réalité introuvable), mais sur le da sein, sur le fait d’être là, de passer par là, de revenir là. Ce serait un premier élément de commun, la joie et la gratitude d’être là. Il suffirait pour le créer d’inventer une formule de politesse commune, adaptable au goût de chacun et qui le fasse vivre. Au lieu de dire bonjour, on pourrait dire : soyez le bienvenu ; au lieu de  « il fait bon aujourd’hui » : il fait bon vivre ici. Il faudrait aussi cesser de considérer la planète comme une interface immatérielle surgissant des flux entrecroisés de marchandises et de flux quelconques (personnes, argent, titres).    

Il ne s’agit pas d’être né quelque part mais d’habiter là où l’on se trouve, de ne pas se contenter de consommer et de consumer le monde comme des passants distraits. Il s’agit de ne pas ignorer la matérialité du monde, de ne pas faire perdre aux lieux leur magie qui ne s’entretient que dans une relation. Il ne s’agit de devenir viscéralement sédentaire mais d’entretenir le monde commun dans le nomadisme, le voyage ou l’installation durable. Bref de se poser la question de ce qui nous relie à ce qui nous accueille, nous fais vivre et que nous piétinons avec plus ou moins de tendresse, la terre.

 

Alexandre Duclos

Paris, le 18 aout 2009.

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