Europa Linka

24 août, 2009

-Arrêt sur Cioran.

Classé dans : Intempestifs — europalinka @ 18:23

« L’homme, à en croire Hegel, ne sera tout à fait libre « qu’en s’entourant d’un monde entièrement créé par lui » Mais c’est précisément ce qu’il a fait et il n’a jamais été aussi enchaîné, aussi esclave que maintenant ». (Cioran, De l’inconvénient d’être né).

Voilà un bel aphorisme à tiroirs que nous allons visiter.

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Cioran a toujours figuré en bonne place dans mes différentes bibliothèques ou pour être plus sincère, sur les marges de mes bibliothèques c’est à dire dans mes toilettes, sur ma table de nuit ou dans la bibliothèque de mes amis. Je prends souvent du plaisir à jeter un oeil plus ou moins goguenard sur les aphorismes de cet érudit, ami d’Henri Michaux, Roumain, cycliste, insomniaque et puissant dramaturge de petits drames fictifs pour faire apprendre la philosophie aux pochtrons, aux jeunes filles en fleurs ou à ceux qui ont le goût de mélanger poésie et philosophie dans le café trop noir du matin. Ce matin, donc, dès l’aube, à l’heure où il n’est pas raisonnable de se jeter dans le vaste monde, je lisais ce court passage de Cioran. Il m’étonne d’abord par sa trivialité. Cioran vient de me parler pendant quelques pages des Upanishads ou du Bouddha. Dans de tels perspectives, opposées d’ailleurs, tout acte équivaut au non acte et la question du Nirvanâ se synthétise dans un sourire sans réponse du Bouddha attendri par la stupidité de la question. Dès lors, que Cioran me parle de la maîtrise technique du monde, de l’empire absolu des petits humains frénétique sur la planète et surtout sur leurs actions et leurs actions. Mais enfin, c’est cet ascenseur saitillant sans cesse entre profondeur et trivialité, entre tristesse et roublardise qui fait le charme de Cioran. Donc, trève de détour, je descends les étages de l’aphorisme sans plus tarder. 

Premier étage : l’auto esclavage. Certes, l’humain est devenu la source essentielle de contraintes pour l’humain. Il n’est plus tant confronté à une nature hostile qu’à un environnement qu’il a lui-même bâti. Il ne doit plus arracher sa survie aux éléments, à la fécondité de la terre et aux ressources de gibiers mais utiliser au mieux les engrais, les OGM, les subventions, les structures d’élevage industriel, les lois du marché économique, le pôle emploi… Parfois, l’humanité doit encore se confronter à du naturel. L’humain est mortel et ne peut se permettre de détruire totalement son environnement. Il peut en revanche le gérer, lui ôtant ainsi toute qualité naturelle. L’humain moderne est devenu son propre esclave, son propre producteur de contraintes. En cela, il est libre puisqu’il est à l’origine de ses contraintes et qu’il s’y soumet volontairement, en les créant. C’est une servitude d’artiste : il se soumet à sa propre œuvre, devenant de son propre cœur le vampire, de sa volonté de puissance le contempteur, de sa jouissance le précepteur.

Deuxième étage : Il n’existe rien dans l’expérience qui s’apparente à l’  « homme » ou à « l’humain ». Il y a des humains différents qui construisent des servitudes différentes et souvent concurrentes. Ainsi, l’être agissant se soumet toujours à un grand nombre de contraintes qui, sans être naturelles, n’en sont pas moins extérieures et contraignantes (autrement dit, sociales). L’humain ayant dévasté la nature (c’est-à-dire une réalité externe et qui précède son action) trouvera face à lui un environnement plus ou moins maitrisable. Un des éléments fluctuants sera notamment la capacité de l’humain à lutter contre lui-même, à faire des choix contradictoires, à se haïr lui-même. En d’autres termes, on peut postuler que même une planète totalement humaine ne paraîtra telle qu’à une partie de l’humanité qui s’y reconnaîtra. Elle sera perçue comme une scène contraignante et étrangère voire inhumaine. C’est du moins une chaîne de servitudes que l’on n’attribuera pas à l’humanité en général mais à l’ennemi en particulier. En d’autres termes, s’il s’agit de se construire contre quelque chose, le social et l’environnement (la Nature socialisée) remplaceront fort bien la Nature. L’homme Hégélien pourra être formellement libre en ce sens qu’il ne subira plus aucune détermination naturelle et qu’il sera à l’origine des conditions de son existence, il ne se sentira pas moins aliéné, en lutte.

Troisième étage : La vraie différence entre Nature et Société ne se situe pas là. La Nature est une scène vierge dans laquelle l’action exige une relation avec de l’inhumain, du sublime, du transcendant. La scène sociale de l’action se résume à un ensemble de normes. Toute action y est parfaitement codée. L’action qui vise la Nature et celle qui vise le social n’ont ni la même saveur, ni la même chair, ni les mêmes vertus. L’action qui vise la Nature pose immédiatement la question du monde commun parce qu’elle se confronte à sa matérialité.  En d’autres termes, une telle action place un objet de négociation entre les membres d’une communauté, un bien commun totalement étranger et dont l’appropriation n’aurait pas de sens. Nous qui avons fait de l’eau et du sol une propriété privée, nous ne pouvons penser un tel bien commun qu’en pensant à la qualité de l’air ou du ciel (peut-être vendra-t-on un jour des nuages). On devrait d’ailleurs se poser la question du modèle politique qui naîtrait d’une véritable politique de la Nature, c’est-à-dire une politique d’auto-délimitation.

 

D’un point de vue marxiste, le matérialisme historique nous enseigne que c’est bien la transformation des rapports de production qui transforment l’organisation politique et pas l’inverse. Cette idée a ceci d’intéressant qu’elle encourage (bien qu’indirectement) ceux qui agissent directement pour transformer les rapports de production (et de consommation). Dans une telle perspective, ceux et celles qui s’arracheraient aux servitudes du marché capitaliste pour chercher entre autres choses une confrontation avec les éléments naturels dans la production de biens et de marchandises (notamment de produits agricoles et artisanaux) referaient sociétés, d’abord à leur échelle, puis plus globalement. La redistribution du monde commun ou la répartition de la propriété de la terre est certes un enjeu politique fondamental mais il en recouvre d’autres : les rapports de classe ; la relation à une Nature qui précèderait et qui, de par son caractère sacré, servirait de limite à l’action humaine ; enfin, la possibilité d’entretenir des relations dans le travail avec autre chose qu’un principe d’organisation humain, avec du tiers, avec de l’Autre, avec ce qui ne dépend pas de nous.

PS: Pour rire un brin, voilà une campagne de publicité d’une ONG brésilienne qui explique très sérieusement : Pipi dans la douche pour sauver la planète. Que voilà un humain qui patauge dans lui même pour reconstruire la nature comme il peut.

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Alexandre Duclos

Paris, le 24 aout 2009.  

Un commentaire »

  1. Julie-Berivan

    Toujours aussi vivant et envoûtant..

    Commentaire by Julie-Berivan — 2 septembre, 2009 @ 12:25

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