Europa Linka

26 août, 2009

-Rien de nouveau sous le soleil kosovar

Classé dans : Et mon courroux coucou — europalinka @ 23:07

Un court passage par le Kosovo, pays de la gabegie bureaucratique occidentale.

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Kosovo 2005, Photo: Hadrien Daudet. Contre la Minuk //////////Kosovo 2009, contre l’Eulex, même endroit, mêmes voitures

Le mouvement Pas de négociation, autodétermination dont on voit les militants sur les photos agissait déjà en 2005. Comme on le voit sur la photo suivante où des gardes KPS font usage de leur sens de la diplomatie, l’ONU a su prêter une oreille attentive à ces jeunes gens, universitaires ou anciens de l’UCK qui formaient probablement la future élite politique non mafieuse du pays. Le désarroi est le même, aussi douloureux en 2009 qu’en 2005 et il s’exprime sur les seules parties accessibles des administrations internationales qui se refusent au conflit politique, qui ne se frottent pas aux peuples qu’elles prétendent gouverner : les voitures. A administration technique, vengeance technique.

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Photos : Hadrien Daudet, 2005.

Quelques réactions en partant des derniers articles du Courrier des Balkans sur le Kosovo ( http://balkans.courriers.info/article13392.html) « Partir en vacances avec son bac en poche relevait de l’exploit cette année au Kosovo, quand on sait que 54% des élèves du secondaire ont échoué à l’examen ! Des statistiques désastreuses qui suscitent l’indignation des bacheliers et de leurs parents. Le gouvernement, qui avait pourtant entrepris d’importantes réformes au sein du système éducatif, a promis de mener l’enquête pour étudier les causes de cette faillite. »

54%, tiens, un peu moins que le taux de chômage au Kosovo qui avoisine les 60%. Pour mémoire, on rappellera que le Kosovo jouit d’un statut bâtard. Indépendant depuis février 2008, il est sous tutelle internationale depuis 1999 et l’intervention de l’OTAN contre la Serbie de Slobodan Milosevic. Depuis, douze communautés nationales se partagent un territoire sans statut exact. Il a attendu 9 ans son indépendance mais après avoir été sous la gouverne la Mission Intérimaire des Nations Unies au Kosovo, ce dernier s’est vu imposé une administration européenne (Eulex). L’action de l’Onu est décriée parce qu’elle a créé un gouffre économique et social. En 2005, le Kosovo importe 27 fois plus qu’il n’exporte. Par ailleurs, cette vie sans statut fait que toutes les communautés en plus de s’éloigner de plus en plus les unes des autres se sentent toutes en prison. Et pour cause…

Courrier des Balkans : « Le Kosovo est le pays le plus isolé du monde. Telle est la conclusion tirée à Pristina, après que la Commission européenne a recommandé à l’Union européenne de lever le régime des visas pour la Serbie, la Macédoine et le Monténégro, mais pas pour le Kosovo. Les citoyens kosovars peuvent voyager sans visas dans quatre pays seulement – les Afghans dans 20 pays, les Irakiens dans 23 et les Somaliens dans 25. »

Jusqu’en 2008, les kosovars n’avaient pas de passeport mais un pass de la Minuk. Les détenteurs d’un passeport serbe pouvaient se rendre à l’étranger mais difficilement se déplacer dans le Kosovo. Les détenteurs de passeports bosniaques (la Bosnie ne reconnait pas le Kosovo) ne peuvent pas sortir du Kosovo sans prendre le risque de ne plus pouvoir rentrer. La Minuk, en traitant tous les problèmes politiques comme des problèmes techniques a créé une étrange situation coloniale, dont on voit la pérennité.

La MINUK s’était dotée d’un outil statistique précis, accompagné d’un système de doléances (l’Ombudsperson Institution) qui permettent de connaître précisément les opinions des Kosovars. Sous une telle bureaucratie, l’opinion remplace le débat public, il fait office de structure permettant une relation entre l’administration et la population.  Ces opinions ne sont d’aucune utilité réelle pour l’administration puisqu’elles traduisent des conflits d’intérêt et non des conflits politiques et que par conséquent, elles ne sauraient être à l’origine de politiques publiques. Ce mode de gouvernance exprime de manière paradigmatique la notion de gouvernementalité, ou de police dans le sens où l’utilise Jacques Rancière.

« Le régime de l’opinion sondée et de l’exhibition permanente du réel est aujourd’hui la forme ordinaire de la police dans les sociétés occidentales. La police peut être douce et aimable. Elle n’en reste pas moins le contraire de la politique et il convient de circonscrire ce qui revient à chacune[1] ».

Pour le Kosovo, cet effort de circonscription n’est pas difficile. La police a définitivement supplanté la politique, et ce notamment parce que les groupes qui se sont constitués pour faire d’une inégalité un sujet de litige n’ont pas été reconnus comme des interlocuteurs valables par la structure administrative. La scène politique ne surgit que d’une confrontation, pas d’un évitement constitutif, systématique. Par conséquent, le processus de subjectivation des acteurs politiques n’a pas pu se déployer et constituer le multiple qui distingue le politique de la police. Le groupe qui s’est constitué comme victime d’un litige, Pas de négociation Autodétermination, n’aura jamais pu devenir un interlocuteur, parce que sa qualité de locuteur a été déniée.

La MINUK était capable de recueillir les souffrances et les plaintes mais pas les opinions politiques. De là, on peut dire qu’elle a traité les kosovars plus comme des assistés que comme des personnes politiques. Il n’y pas de conflit susceptible d’ouvrir le monde des possibles c’est-à-dire le monde commun. Les litiges qui opposent l’administration et la population seront perçus par cette dernière comme les plaintes de consommateurs.

« On ne peut vouloir que la démocratie résolve les conflits mondiaux qu’à condition d’ignorer que les conflits sont constitutifs d’une forme de société démocratique »[2]. Dans le cas kosovar, cette ignorance est obvie. Non seulement la MINUK (et semble-t-il l’Eulex) n’a pas cherché à reconstituer le conflit politique, mais encore elle ne l’a pas organisé en son sein, devenant plus un outil de gestion plutôt qu’une institution politique et démocratique. Il y a là une confusion déterminante. Restaurer le conflit, c’est recréer la possibilité d’une discussion suivie, intense entre tous les membres de la communauté. Le conflit politique ne fragmente pas la cité, il la constitue. Pour imaginer une modalité non-conflictuelle de la politique, il faut que les individus ne se fréquentent pas, ou que, tous identiques, ils aient tous la même vision de leurs intérêts, des moyens pour les atteindre, de leur passé et de leur avenir. Hors de cette invraisemblable situation, on ne peut éviter une forme de confrontation, qui pourra, si la cité doit se construire, être transformée en conflit politique. C’est à la fois un risque et une opportunité unique de faire société.

La communauté internationale  a importé au Kosovo une conception moderne de la gestion de la cité, l’idée d’une gouvernance qui exclut le conflit politique. Cette idée de régulation pure, transformée en réalité sociale aura produit un état social de désordre, c’est-à-dire un état social dans lequel tout fonctionne ou prétend fonctionner et où la communauté de citoyenneté et d’identité est indisponible. Ce n’est pas l’absence de communauté de citoyenneté qui produit le cosmopolitisme carcéral. Mais les dispositifs techniques ou bureaucratiques qui le produisent sont inspirés par des principes qui invalident le conflit politique comme mode de régulation, y substituant un principe de bonne gestion, ou pour le dire dans les termes de Jacques Rancière, substituant le consensus au disensus. Au Kosovo, le principe de gouvernance n’accompagne pas une structure politique, il la remplace, ce qui constitue une nouveauté. L’efficacité technique, en se substituant à l’efficacité symbolique du conflit politique a créé un séisme culturel, une cité effondrée au sein de laquelle se développe un cosmopolitisme carcéral. Une socialisation basée sur une régulation forte et une absence totale d’intégration à fait naitre un monde commun qui s’apparente à une prison.  

Retour au Courrier des Balkans : « Selon le dernier rapport annuel de l’ONG Saferworld, 350.000 armes légères sont dans les mains de civils au Kosovo, un pays de deux millions d’habitants. La possession d’une arme est toujours considérée comme une règle sociale, et les saisies d’armes illégalement détenues restent très rares ». Dans un tel contexte, toute absence d’explosion est miracle que nos chers administrateurs devraient considérer comme un miracle inespéré.

Alexandre Duclos,

Paris, le 26 aout 2009


 

 

 

 

 


 

 

[1]   Cf. La mésentente, Politique et philosophie.

 

 

[2] Cf. Un monde commun, pour une cosmo-politique des conflits.

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