Europa Linka

17 septembre, 2009

-Martyrologie des suicides.

Classé dans : Et mon courroux coucou — europalinka @ 14:14

En France, à la lisière de l’automne 2009, un sujet a envahi tous les médias, sujet tabou entre tous : la mort, et plus précisément la mort de soi. Difficile de qualifier la mort, entre gloire et pitié, entre le sacrifice et le crime, entre la petite misère humaine et le sentiment de destin. Nous condamnons aujourd’hui le suicide tout en lui laissant une place particulière dans nos cœurs.

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Premier constat, la mort de soi est un sujet plus intéressant que les autres. Europalinka a plus que triplé son audience habituelle en abordant le sujet. Tiens. Pourquoi donc ? Sommes-nous nombreux à être concernés par la souffrance psychique au travail ? Ou bien sommes-nous excités par l’observation de la souffrance des autres ? Est-ce que, de même que certains regardent Secret Story pour adoucir leur vie en riant de la torture infligée à d’autres, nous contemplons la souffrance des autres pour mettre à distance la nôtre ? Sommes-nous plus simplement si indignés par les suicides imputables au management de France Télécom que nous cherchions tout azimut des solutions pour lutter contre ces crimes sociaux –on remarquera au passage que les suicides dans les prisons, tout aussi insupportables, suscitent bien moins de réactions- ? Est-ce l’effroi, la compassion, la révolte, la pitié, la curiosité qui nous animent lorsque nous nous penchons sur ces évènements, lorsque nous constituons ces suicides en évènements ?

Au cœur de notre intérêt pour les souffrances de ces personnes blessées, il y a une question taboue que personne ne peut poser : quel sens leur donner ? Ne pouvant interroger les morts, on ne peut statuer exactement sur le statut de ces morts volontaires. Sont-ce des sacrifices sur l’autel de la lutte contre le capitalisme effréné ? Sont-ce au contraire des actes désespérés dont les auteurs ne percevraient pas la portée ? Sans une revendication explicite d’un suicidé, on ne peut spéculer sur l’intention guidant ces actes, bien que l’on en connaisse les causes : manque d’autonomie, déficit d’identité professionnelle, traitement inhumain, déshumanisé desservant une politique du chiffre, pressions psychologiques, instabilité professionnelle, insultes. Un article d’éco89 en rapporte quelques exemples :

« Il vous reste jusqu’à la fin du mois pour disparaitre de ce classement négatif. » Ces mails ont été adressés à l’automne 2008 par le directeur de l’Agence de distribution Grand Est aux responsables de boutiques France Télécom d’Alsace, de Lorraine, de Bourgogne et de Franche-Comté. Le 18 octobre 2008, le directeur dresse un premier bilan de son « Flop 20 ». Magasin par magasin, il détaille les contre-performances et avertit les responsables qui, selon son vocabulaire, ont « rejoint la zone flop » : « Tant que vous restez à ce niveau, vous mettez en péril le contrat de service de l’ADGE [Agence de distribution Grand Est, NDLR], mais plus encore notre crédibilité et notre réputation, et ça je ne pourrai le tolérer une semaine de plus ! L’équipe Pilotage me fera un nouveau point sur vos boutiques la semaine prochaine, et j’ose espérer vous voir durablement sortis de la zone rouge, afin de pouvoir vous féliciter à cette occasion. Tout autre scénario illustrerait sans équivoque que vous n’êtes pas dignes de porter le maillot de l’ADGE… ! Je compte sur vous, ne me décevez pas à nouveau… car je ne m’y habitue pas ! » « Vous n’avez pas de nouveau joker » Fin octobre, le directeur a visiblement été déçu « à nouveau ». Il s’impatiente et fait monter la pression : « J’avoue en perdre à la fois mon latin… et ma patience !  Certes, ça bouge par endroits… mais à la vitesse de la tectonique des plaques… or personne ici ne vivra assez vieux pour voir l’objectif dépassé. En clair : vous n’avez plus le temps ! (…) Il vous reste jusqu’à la fin du mois pour disparaitre de ce classement négatif… après quoi je changerai d’angle d’approche pour gérer cette situation ! A bon entendeur… je compte sur vous ( ? ), vous n’avez pas de nouveau “joker” à jouer cette semaine ! » « Envie d’en découdre avec moi ? » Début novembre, le directeur fait les comptes : huit responsables de boutique « sont sortis du flop 20 », mais que font les douze autres ? Il décide de leur rappeler qui les « gratifie chaque mois d’un salaire » et de les convoquer dans son bureau « par ordre de médiocrité » : « Que dois-je en conclure ? Manque de motivation ? … d’envie ? … de lucidité ? … envie d’en découdre avec moi sur le sujet ? … ou tout simplement indifférence totale aux directives et aux priorités de l’Unité et de l’entreprise qui vous gratifie pourtant chaque mois d’un salaire ? Etant donné que ma patience a des limites, et que vous n’avez désormais plus aucune bonne raison de ne pas y arriver, je me vois dans l’obligation de convoquer en entretien formel (par ordre de médiocrité sur le sujet et en présence de votre RS [responsable de secteur, NDLR] naturellement), celles et ceux d’entre vous qui ne font manifestement aucun effort (…). Je regrette sincèrement d’être obligé d’en arriver là, mais si c’est le dernier et l’ultime recours, je n’hésite pas une seule seconde à l’utiliser… « 

Didier Lombard, PDG de France Télécom -Martyrologie des suicides. dans Et mon courroux coucou clip_image001pense ces suicides en termes de mal-être des personnels fragiles. Selon lui, les « 20 000 managers du groupe font un travail de transformation très important. (…) Il faut qu’ils parlent pour évacuer cette charge émotionnelle très forte et se déculpabilisent » (Cf. Figaro, 16/09/09).  Cette crise, « cela me rend malade. Je ne pense qu’à une chose : arrêter la spirale infernale et repartir avec un nouvel Orange. Pour ce qui est du calendrier, rien ne change ». En d’autres termes, pour le Président de France Télécom, ces morts sont absurdes, tragiques parce qu’inutiles et résultants d’une forme d’incompréhension, de maladresse. Dès lors, il nous propose de ressentir un mélange de compassion, de pitié et de condescendance pour des créatures faibles, souffrant de leur propre faiblesse. Ces suicides seraient les regrettables dégâts collatéraux d’un processus inéluctable : le progrès de l’entreprise qu’il n’est pas envisageable de modifier. Il faut simplement, par pitié, s’occuper de masquer ou de prévenir les souffrances des inadaptés. Il pense ces suicides comme des accidents de parcours imputables à la faiblesse psychique de certains.  

On peut les interpréter autrement. Ceux qui refusent de s’adapter aux structures néo-libérales, ceux qui souffrent plus que les autres de leur déshumanisation, ceux qui sont blessés par les fiches de dysfonctionnement et qui « pètent les plombs » plutôt que d’accepter leur déchéance, tous ceux là sont peut-être des « témoins », des êtres qui par leur refus, par leur insubordination, témoignent de la souffrance de tous,  de l’injustice globale. La notion de martyre signifie originellement témoins et fait signe vers une glorification collective du suicide de chrétien refusant d’abjurer leur foi et se sacrifiant pour la chrétienté. Saint Etienne, Sainte Blandine, Saint Porphyre… Il fut un temps où l’étude de la martyrologie faisait partie de l’éducation religieuse de tout un chacun. Le suicide n’y était pas condamné, bien au contraire.

C’est peut-être cette symbolique qui nous pousse à porter tant d’intérêt aux suicides chez France Télécom. Le sacrifice individuel est sorti des représentations politiques occidentales, notamment du fait de l’impact des différentes disciplines marxistes. Ce type de suicide passe désormais pour l’expression d’une forme de fanatisme. La condamnation par l’église catholique du suicide est un phénomène relativement récent, dont on ne trouvera pas la trace dans la Bible sauf à faire une interprétation particulièrement alambiquée. Les martyrologues colportent la « gloire » de ceux qui préféraient se jeter dans la gueule des lions plutôt que de se résoudre à abjurer leur foi. Dans un tel contexte, on se suicidait pour l’exemple, on se suicidait dans une forme de joie et d’accomplissement, comme pour éviter une humiliation. Il s’agissait avant tout de ne pas se renier. On retrouve se salut par le suicide dans les différentes formes de suicides dans la société japonaise traditionnelle.

Ce qui m’intéresse dans ces formes de suicides n’est pas tant ce qui motive le suicidé que la perception qu’une société organise de cet acte. Un suicide pour l’honneur ou pour la foi sera vu comme un geste qui valide un système social, une vision du monde et de l’humain. Un martyr se suicide pour viser une transformation de l’ordre social ; un samouraï qui se fait hara-kiri accepte un ordre et s’y soumet totalement tout en sauvant son honneur. Dans les deux cas, par la mort, on rappelle son allégeance à un ordre supérieur. A l’évidence, ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans les suicides de France Télécom tant on a affaire à des personnes épuisées méthodiquement, dont le dernier acte ne passe par aucun rituel social valorisant (…). Cependant, il se peut que notre regard sur eux s’inspire de ces modèles de suicides-sacrifices des martyres, nous permettant ainsi d’y lire une signification, l’affirmation d’une foi, d’une pureté. Comme si ces actes faisaient signe vers une société sage, juste, humaniste, respectueuse. Comme si ces suicides nous montraient les étoiles.

J’en ai fini avec cet état des lieux de mon malaise profond quant au « triomphe » sans acte que nous faisons aux suicidés, à cette fascination sans réaction, à cette martyrologie sans pudeur, à ces funérailles qui sont soit malhonnêtes, soit inabouties.

Bref, aux armes, citoyens, ou alors trêve d’obscénités !

 

Alexandre Duclos

Paris, le 17 septembre 2009.

2 commentaires »

  1. denis

    C’est pas pour ramener de la science froide, mais n’est ce pas ce que Durkheim avait laissé tomber dans une note de bas de page de son ouvrage sur le suicide, et qu’il nommait « suicide fataliste » (en donnant l’exemple de Roméo et Juliette aplatis par leurs familles) ?
    Fatalisme par écrasement du trop de société hiérarchique sur la tête des gens qui, par ailleurs, ont du mal à trouver de la solidarité entre eux… Christophe (Dejours) court les voir -mais un peu tard- avec sa mallette à outils pour soigner les collectifs. Mais de collectif, il n’y en a plus guère quand les directions ont réussi à faire accroire que chacun était seul derrière son ordi. De sorte qu’un appel au sursaut des citoyens peut sembler inadéquat quand il n’y a justement pas de citoyenneté d’entreprise, et encore moins d’entreprises citoyennes. Moi, je crois plutôt au mitoyen. Donc : aux pioches, mitoyens, pour détruire les murailles de connerie que le système a édifié entre vous !
    Quant aux suicides concluant (toujours) des meurtres en masse (spécialement dans les universités nord-américaines), il ne faut pas les oublier dans le panorama des actes qui restent impensables et « indeuillables » pour les médias. Ils ont tout de même plus fière allure que les départs en catimini, mais leur fanfare mortelle, nettement plus expressive, ne suscite tout de même pas les bonnes questions : ne sont-ils pas, justement, en train de dire (dans une colère hystérique fatale) qu’il faudrait se mettre à plusieurs pour sortir du trou ? Car ceux qu’ils tuent sont leurs proches, comme s’ils voulaient les contraindre à partir avec eux.
    (A noter que pour limiter les suicides en prison, Alliot-Marie veut remettre les détenus ensemble. Mis à part la promiscuité,il est vrai qu’il est probablement plus facile de s’évader à plusieurs que tout seul. C’est donc une bonne chose). DD

    Commentaire by denis — 18 septembre, 2009 @ 14:36

  2. europalinka

    Va-t-on réinventer les suicides collectifs en prison? Ou suppose -t-on que le conflit aide à lutter contre le suicide? Toujours est-il que la fameuse note Durkheim sur le quatrième type de suicide (Cf. Le Suicide), celui de l’esclave, le suicide fataliste me paraît s’éloigner un peu des cas France Télécom. Comment comparer la situation d’un esclave dont le corps, le sexe, le nom, le métier ne lui appartiennent pas et celui d’un salarié qui peut quitter son job, lutter dans un syndicat, être au chômage s’il parvient à se faire licencier… Ce serait un suicide dans une société que notre amie Mary Douglas appellerait Isolated avec un excès de régulation sans intégration (tant la régulation paraît absurde, vise un fonctionnement rentable et change tout le temps).
    Salut et joie et merci du commentaire,
    La rédaction.

    Commentaire by europalinka — 18 septembre, 2009 @ 17:00

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