Europa Linka

29 septembre, 2009

-La Librairie et la République

Classé dans : Essai théorique — europalinka @ 8:53

En cette présente époque de l’obsession de la propriété intellectuelle, où toute mention, toute citation d’un auteur doit être méticuleusement localisé à la syllabe près dans le texte d’origine, il n’est peut-être pas inutile de réfléchir quelques minutes sur la notion de référence. Rien de plus banal que le renvoi muet à l’idée d’un autre (Anderson 2006: 197), rien de plus académiquement ennuyeux qu’une soi-disant introduction du propos du type « Morrison a développé x, Harrison a démontré y, mais il manque un z au bon fonctionnement du supersystème, fermez les guillemets. C’est nul. C’est bon pour les philosophes analytiques, les buveurs d’eau.

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Que veut dire: faire référence? Nous nous contenterons, comme d’habitude, de suggérer un projet de pensée plutôt que de soumettre le sujet à un quelconque régime. Tiens, proposons par exemple une « éthique de la référence ». Une éthique n’est pas une doctrine, un code à suivre, mais simplement une façon de s’y prendre qui peut plaire, trouver un écho, être appliquée ou demeurer sans réactions, sans rappel ultérieur. Une gymnastique pour rire.

Se référer aux dits ou écrits d’un autre est un mouvement qui ne peut se réduire à une simple mention. La référence n’est pas une formalité. La chose ne se résume point en un simple rappel, au sens où l’on signale dûment le fait qu’un autre a d’ores et déjà pondu quelque chose sur le sujet. Il s’agit d’un mouvement, qui n’est pas linéaire, et qui consiste à intégrer l’autre au même. S’adresser à un autre, quelqu’un de vraiment autre, comme le Grec Ancien, c’est être à moitié chez lui, à moitié chez nous, comme disait l’autre. Nous ne sommes pas des Grecs, nous pouvons penser leurs catégories mais non pas penser selon ces dernières. Il s’agit de « prendre un ticket aller-retour ». Autrement dit, il s’agit de voyager et, soit dit en passant, le voyage, géographique ou philosophique, inclut toujours une part de narcotique.

Faire référence à Platon revient à effectuer une visite en pays grec, faire un voyage. Et le Platon du Phèdre et du Banquet était bien averti de l’aspect narcotique du voyage, car c’est toujours un autre, un absent ou encore une sorcière qui parle par la voix de la majeure partie des personnages de ces deux dialogues. La voix de Socrate est la représentation de la pensée d’une absente. Ce n’est pas tout à fait Socrate qui parle. En transformant le récit en parole, la voix de Socrate fait voyager son public. Les dialogues articulent des références.

Se référer à un autre, c’est voyager et faire voyager l’autre. Rendre visite, autrement dit passer du temps avec quelqu’un. Nous sommes en bonne compagnie avec Montaigne. Sa présence est agréable car Montaigne est en bonne compagnie avec lui-même. Bon, d’accord: il n’est pas tout à fait seul dans sa Librairie. L’arrière-boutique toute sienne grouille de personnages. Nous disons bien « personnages » car le Lucrèce et le Horace de la Librairie ne sont pas tout à fait Lucrèce et Horace. Montaigne intègre pensées et citations antiques dans son propre mouvement de pensée, les sentences romaines s’articulent au propos comme la facette d’un rubicube virtuel retrouverait son coin. Chacun est à sa place sur l’étagère comme dans les Essais. D’aucuns ont dit que Montaigne « faussait » ses références. C’est tout le contraire: il applique une éthique de la référence en intégrant l’antique dans le rythme de sa propre allure. Les Romains sont les contemporains de Montaigne dans l’écriture qui est la sienne. Il les fait voyager dans sa pensée.

Faire référence revient à devenir le contemporain d’un autre le temps d’un mouvement de pensée, d’une réfléxion, d’une visite. Devenir le contemporain de quelqu’un. Il y a de l’amitié là-dedans…

Entre amis, il y a connivence. Ainsi, lorsque Montaigne détourne un extrait d’une ode de Horace, il lui fait un clin d’oeil. En parlant d’amitié: non seulement le fameux Chapitre XXVIII, mais l’ensemble des Essais constituent une belle référence à l’ami, feu Etienne de la Boëtie. Les Essais sont une référence à l’amitié. La perte de l’ami et la présence des amis, voici ce qui lance l’essai, c’est là le motif essentiel de l’ouvrage. « Pour parler de l’amitié, je n’irai pas compulser des ouvrages dans les grandes bibliothèques. Il y en a de définitifs – je pense notamment au livre de Cicéron et au chapitre XXVIII des Essais de Montaigne. Je ferai simplement un retour sur moi-même, un voyage dans ma mémoire. » En commençant son Eloge de l’amitié, Tahar Ben Jelloun définit d’un coup la motivation des Essais.

Il est d’ailleurs curieux de voir que l’amitié et l’hospitalité, valeur apparentée au voyage, n’est-ce pas, font cruellement défaut aux théories politiques occidentales modernes. Pour parler d’amitié et d’hospitalité, il faut aller chercher dans d’autres cultures, ou bien se référer à un Aristote.

Aujourd’hui, la philia pose problème, un problème politique. Revenons chez Montaigne: lire les Essais, c’est s’entendre sur des références communes. Qui dit référence dit signe, allusion, renvoi tacite. On s’entend. Comprendre les Essais, c’est disposer d’une liberté au sein de laquelle la référence aux notions et connaissances communes est possible. Pas besoin de s’expliquer, l’ami comprend. Or précisément, la liberté de la référence n’est pas accessible à tous, et nous voilà soudainement plongés dans la marmite tourmentée de la République Française.

Si les buveurs d’eau sont obsédés par la propriété intellectuelle, c’est parce que la notion de liberté chez les anglo-saxons repose sur la propriété privée: la liberté est une propriété humaine au même rang que la vie, affirme Locke. Ce sont des propriétaires qui communiquent dans les affaires communes comme dans la sphère intellectuelle, d’où une peur bleue de ne pas parler de la même chose, d’où la besogne des références plates et sans intérêt. Dans la tradition allemande, la liberté est basée sur l’idée de participation à la communauté, donc sur la communication, confère Arendt ou Habermas.

En France, la chose demeure ambiguë. Le langage de la liberté française est réservée à un petit nombre, à une forme de philia exclusive; l’idée de grandeur, centrale dans la conception française de la liberté implique un grand nombre qui ne s’élèvera pas au niveau des références. Entres hommes libres, on se comprend, on s’entend par allusions tacites et messages codés. Le langage de la liberté en France n’est pas accessible à tous, autrement dit exclut l’égalité, d’où un malaise profond dans la pensée républicaine.

La République peine à trouver son propre langage, c’est-à-dire un univers de références communes. On peut dire que la Révolution, depuis ses débuts, a été entre autres la recherche d’une langue républicaine contre l’héritage noble qu’est la grandeur. Jusqu’à présent, aucun succès définitif n’a couronné cette recherche. La République manque d’un langage commun, accessible à tous et reconnu en chaque citoyen. Un symptôme de ce malaise républicain est que le jargon républicain, lorsqu’il est employé par certains citoyens d’origine immigrée, ne sonne pas « juste » aux oreilles d’un nombre important des citoyens français. Souvent, trop souvent, on ne reconnaît pas ces gens en tant que citoyens parce que la langue de la République est mal-établie. On refuse à certains de faire référence aux valeurs de la République, qui n’en est donc pas tout à fait une. 

Il faut lire Montaigne et l’entendre. Mais ceux qui entendent doivent également prendre leurs responsabilités afin que la République puisse vraiment devenir progressivement le langage de tous les citoyens, l’affaire active de tous.       

Adam Balazs, Montréal, 28 Septembre 2009.        

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