Europa Linka

1 octobre, 2009

-La science policière.

Classé dans : Essai théorique,Non classé — europalinka @ 13:32

Aveugle, stupide, servile et conformiste. Voilà ce que risque de  devenir la science moderne. Elle est née humaniste dès la fin du seizième siècle. Les Bacon, Bruno, Galilée, Descartes, Newton (…) l’ont défendue comme un nouveau rapport au monde, aux sens mais aussi et surtout comme une source d’émancipation. Cette éthique a disparu.  

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Certes, il faut admettre qu’une lecture trop assidue de la presse peut causer des ravages dans un esprit sain et des ulcères dans un estomac fatigué. Néanmoins, il faut bien être de son monde. La science et son alliée du moment, la technique, ont pris une telle importance dans les sociétés modernes que l’on doit leur accorder un peu d’attention. On invente des modèles et des logiciels de reconnaissance des formes et cela se transforme en appareil de biométrie dans les cantines des enfants ou dans les aéroports. Ce matin premier Octobre, voici une nouvelle au demeurant banale mais qui sera commentée par nos soins. Le Nouvel Observateur nous indique ceci :

« Les enfants qui mangent trop de sucreries ont plus de risques d’être arrêtés pour comportement violent lorsqu’ils sont devenus adultes, d’après une étude britannique. Les chercheurs anglais ont étudié plus de 17.000 enfants nés en 1970 pendant 40 ans, en suivant leur consommation de sucreries. Ceux qui mangeaient jour après jour des bonbons ou du chocolat à dix ans ont eu affaire à 69% avec la justice pour des faits de violence lorsqu’ils ont atteint 34 ans. Tandis que ceux qui n’ont jamais été poursuivis pour des faits similaires consommaient des sucrerie au quotidien seulement à 42%. L’étude à paraître dans le numéro d’octobre du Journal britannique de psychiatrie n’établit pas un lien absolu entre sucre et violence, avertissent les auteurs. « Ce ne sont pas les bonbons en soi qui sont mauvais, mais c’est l’interprétation que les enfants se font de leurs décisions », prévient Simon Moore, de l’université de Cardiff. D’après lui, les parents qui achètent constamment leurs enfants avec des sucreries, qu’il compare à de la corruption, leur font probablement du mal. Ces enfants n’apprennent pas à attendre une gratification, et leur impatience les rend violents et colériques à l’âge adulte. Mais ce n’est pas la faute des bonbons… »

Voici une étude étalée sur quarante ans, dont la validité scientifique est assurée par l’Université de Cardiff et qui est immédiatement policière. Elle cherche, comme tant d’autres, à fournir des informations non pas sur le cosmos, la nature, la psyché ou l’histoire, la façon de faire société (…) mais plus simplement sur la relation entre une pratique humaine et  une réalité policière. Plus de bonbon équivaut à une augmentation de la délinquance. La trivialité de l’enquête la rendrait inoffensive si ce genre d’étude n’était pas si commun. D’autres études dont nous avons déjà parlé sur Europalinka ont par exemple cherché à établir des protocoles permettant d’identifier les délinquants chez les jeunes enfants, de trois à six ans.

 

Tout ceci nous mène comme par la main à une question toute simple : qu’est-ce qui fait la valeur sociale de la science ? Est-ce l’accumulation de connaissance ? Non, l’accumulation correspond à une démarche théorique. Est-ce la production d’artefact technique ? Certes, mais seulement en ceci qu’elle produit indirectement une amélioration du confort et de la santé. Ce mieux être est très difficile à évaluer. La médecine permet de vivre plus longtemps en souffrant moins. Nous estimons aujourd’hui qu’il est bon de vivre longtemps et de souffrir moins ce qui aurait fait la honte d’un spartiate. La question se pose de façon plus vive avec des inventions comme le nucléaire, la biométrie… Il semble que, dans une tradition humaniste, la principale valeur de la science soit de mettre à disposition du sens commun un champ d’émancipation. D’abord, par les règles de l’administration de la preuve, la science moderne donne à chacun le moyen de vérifier ce qui lui est dit, ce qui arrache aux religions le monopole de la parole vraie. Dans une démarche scientifique, on ne peut enseigner que ce que l’on peut démontrer et vérifier dans l’expérience. La science créé donc un lien direct entre tous et la Nature, entre les gens et ce qui est donné dans l’expérience. Théoriquement, la science moderne brise le monopole de l’interprétation du monde. Quelle que soit la complexité du modèle scientifique proposé, la science moderne se donne pour vocation de rendre des comptes au sens commun. On n’affirmera pas, par exemple : « j’ai découvert la loi de la gravitation en regardant un buisson ardent, c’est un mystère très puissant dont je suis le seul à comprendre le sens » . En ce sens, la science libère, émancipe, instruit.

 

La science que nous voyons à l’œuvre dans l’étude citée plus haut est aveugle (elle ne voit pas sa nature purement policière), stupide (elle cherche à comprendre le rapport entre les bonbons et la délinquance), servile (puisque, cherchant sans cesse des applications rentables et des financements, elle cherche à servir les puissants et non à rendre des comptes au sens commun) et conformiste en ce sens que, sans questionner sa valeur politique, elle cherche être conforme aux réquisits du modèle néo-libéral. Elle s’étouffe dans des systèmes d’auto-références croisées. La science se comporte comme un jeune enfant qui s’ennuie et qui cherche à faire son intéressante. Cette science policière et conformiste s’insinue dans tous les pans de la vie sociale, pour contrôler, évaluer, gérer, maîtriser, prévoir. En revanche, elle a abandonné depuis longtemps les efforts qui devrait le sien : organiser la mise en commun des savoirs, arbitrer la démocratie des sciences, l’écologie des sciences. Elle a oublié pourquoi elle est plus séduisante que la religion. Ce faisant, elle devient un outil et plus un sacerdoce, une arme plus qu’une étape de civilisation, une valeur policière et plus une valeur sociale. Il convient de la restaurer, de la ramener à sa nature première (l’émancipation par le savoir) dans leur pratique pour ceux qui pratique les sciences et dans leurs attentes pour ceux qui ne les pratiquent pas. 

 

Fraternités, philia et vigilance,

 

Alexandre Duclos,
Paris, le premier octobre 2009. 

2 commentaires »

  1. Jean-Simon Deslauriers

    Si je suis en accord avec le débat sur la place de la science dans la société, son rôle en tant qu’élément émancipateur dans l’idéal d’une société humaniste et sa nécessité de rendre des comptes au sens commun, il m’apparaît tout de même un peu particulier d’ammorcer ce débat autour de la recherche faisant des liens avec sucreries et violence présentée dans le monde. Si certaines recherches s’inscrivent clairement sous une égide policière (par exemple certaines visant à prévoir les chances de récidives d’un criminel), il m’apparaît tout de même que celle mentionné ci-haut s’inscrit davantage dans une sorte d’entre deux où l’utilisation des résultats de recherche pose davantage problème que ces résultats comme tels.

    Mentionner qu’il existe un lien observable, quantifiable, entre la consommation quotidienne de bonbons et la violence l’âge adulte, en expliquant ces liens, leur sens, et les théories sous-jacentes (dans ce cas-ci, l’habituation à la récompense immédiate). L’accent de l’analyse présentée dans l’article écrit dans le monde est d’ailleurs mis sur la fréquence et non la quantité, point sur lequel le journaliste semble attirer l’attention. Si cette étude s’inscrit dans un schème de compréhension des comportements délinquants, les résultats qu’elle apporte ne sont aucunement nouveau. Ils ne font que confirmé ce qui est déjà connu dans cet univers, en utilisant un indicateur relativement banal certes, mais qui permet tout de même d’expliquer ce qu’ils veulent expliquer.

    L’étude et le contrôle de la délinquance et de la déviance fait partie intégrante du développement de nos sociétés, qui séparent naturellement les comportements acceptables de ceux qui ne le sont pas. L’utilisation de la science pour le contrôle devient donc un outil de construction du social de la même façon que l’utilisation de la science pour comprendre le monde devient un outil de formation d’un espace commun. Si dans l’idéal le contrôle des être humains ne devrait pas exister, il opère une fonction pragmatique indispensable dans nos sociétés actuelles.

    L’utilisation des résultats de cette recherche représente de son côté des enjeux importants. Utilisés en faisant une association directe entre sucreries et violence, tel que le journaliste le rapporte, pose un problème éthique sérieux, puisque cela sous entend que contrôler la consommation de sucre en bas age serait un facteur de prévention des problèmes liés à la violence à l’âge adulte. S’ils sont utilisés comme un moyen d’identifier un comportement parental à risque pour que l’enfant développe des comportements violent, ce qui semble davantage être la position du chercheur interrogé, et que, dans la mesure où d’autres comportements à risque sont identifiés, on offre un soutient au parents pour le développement de leurs compétences parentales, l’utilisation des résultats de cette même recherche offre une visée beaucoup acceptable socialement. L’aspect contrôle est toujours présent, mais il respecte davantage les valeurs humanistes sur lesquelles sont basées la naissance des sciences et qui semblent être centrales dans le développement d’une société saine pour l’auteur du texte-ci haut.

    Si les recherches contemporaines, comme celle-ci (dont je reconnais tout de même la relative banalité) sont « servile » en s’inscrivant dans une perspective économique, c’est aussi en raison du fait que les mécanismes de financement mis en place politiquement forcent les chercheurs à respecter la primauté des critères économiques pour obtenir le financement nécessaire pour la réalisation de ces travaux. C’est une partie qu’il faut jouer, mais à travers laquelle il faut se garder un espace pour critiquer et agir. Mais c’est aussi la pointe d’un iceberg qui reflète un problème de société profond, où l’être humain est mis au service de l’économie et où le bonheur et l’épanouissement passe bon deuxième, peut-être même troisième, derrière l’accumulation ou la consommation. L’assujetissement de la science à l’économie ressemble donc beaucoup aux sucreries: c’est un indicateur d’un problème beaucoup plus profond, pour lequel il n’existe pas de solutions simples.

    Commentaire by Jean-Simon Deslauriers — 1 octobre, 2009 @ 16:33

  2. europalinka

    Merci à toi pour ces réflexions complémentaires, on pourrait presque en faire un article.
    Jaurai cependant tendance à dire que les sciences oeuvrent plutôt à une destruction du social, du moins à son élaboration consciente, y substituant un idéal cybernétique de système rationnel capable de se maintenir, de se corriger et s’améliorer rationnellement.
    Salut et joie,
    La Rédaction

    Commentaire by europalinka — 1 octobre, 2009 @ 23:44

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