Europa Linka

14 octobre, 2009

-Les troubles de l’Actualité

Classé dans : Bonjour ma colère,Essai théorique — europalinka @ 0:01

Déformation professionnelle ou maladie infantile du politique, il existe une pathologie étrange qui produit une addiction totale au fil ténu de l’actualité. On lit les journaux, on recoupe les informations, on les commente, on lit les commentaires. Le regard se trouble dans la masse, à un tel point qu’il n’est plus capable de distinguer le trivial du politique. Existe-t-il quelque chose comme une véritable « actualité » ?

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La question peut étonner. On répondra trop vite que l’actualité existe sans l’ombre d’un doute tant il faut se tenir informé des décisions politiques, des évolutions législatives, sociétales, qu’il faut suivre l’actualité sportive ou artistique, ou encore la chronique des petits évènements transformés en scandales par le jugement général et l’art journalistique. Il se pourrait pourtant que cette notion d’actualité soit un piège. Un bien mauvais piège.

 

La vivacité de l’actualité, l’acuité avec laquelle elle nous lie au présent, à l’immédiat détache les faits de leur contexte général, la loi des principes qui l’inspirent, l’évènement du débat de fond sur les valeurs. Un exemple simple : un violeur récidive. X, responsable politique, propose d’instaurer un principe de castration chimique. Y, autre responsable politique, affirme que c’est un scandale, un effet d’opportunité. X répond par médias interposés que tout de même, on a le droit de se poser la question. Y ne répond pas mais des débats seront organisés autour de ce qui s’appelle désormais l’ « affaire XY ». Autre exemple, M accuse F, ministre de la culture de son état, d’avoir tenu des propos infâmes, pédophiles et invitant au tourisme sexuel. L’affaire devient : les propos de M et leurs échos posent des problèmes aux alliés de F. Dans les deux cas,  la substance du problème est efficacement éludée. Peut-on punir le corps (et revenir sur les progrès que l’humanisme a progressivement imposés), accepte-t-on l’idée des châtiments corporels, c’est-à-dire un droit de la société de disposer du corps de celui ou de celle qui transgresse son ordre ? Doit-on interdire la prostitution ? Peut-on en faire légalement l’apologie (en tant que consommateur) ?

 

Ces petites questions seront de toutes les manières étouffées si elles ont le bonheur ou la chance d’éclore. Ainsi, on entendra le même jour que tel cyclistes est mort, que tels autres sont soupçonnés, que l’entraineur de telle équipe nationale se pose des questions, qu’Israël porte plainte à l’ONU, qu’un fils à Papa décomplexé a trouvé un avancement dans une mafia locale, que l’enseignement des mathématiques doit être réformée. Bref,  on peut agglomérer des connaissances, créant ainsi une scène trépidante. Mais cette scène sera réservée à d’autres acteurs, à ceux qui, parmi nous, agissent au rythme de la réalité, au lieu de se contenter de suivre l’actualité.

 

L’actualité, comme toute proposition logique impossible, est une métaphore troublante. On ne peut saisir le présent ? Augustin l’avait bien senti, le passé a disparu, le futur recule sans fin et le présent ne dure qu’un temps insaisissable, épiphanique, mort avant que d’être né. On nomme actualité ce que l’on se propose de maintenir sous nos yeux communs l’espace d’un court instant. On pourrait le dire autrement : l’actualité, c’est la marque de notre souci pour l’action des autres. Mais il faut ici introduire une nuance de taille. Il ne s’agit pas d’un souci mutuel pour les actions réciproques : cela s’appelle la mobilisation, l’information, l’agitprop, l’organisation de l’action, le renseignement, la planification, le décryptage.

 

Non. L’actualité, c’est le souci pour les autres en tant qu’ils sont autres et en tant que l’on peut se séparer de leur destin ne serait-ce qu’un court instant. L’expérience du militant est édifiante à cet égard. Un groupe de manifestant qui apparaît une dizaine de seconde dans un reportage acquiert une existence médiatique et fait partie de l’actualité. Mais s’ils se regardent dans le petit écran, ces manifestants pourront aisément mesurer l’écart qui sépare l’expérience du fait actualisé. Dans une manifestation de masse, on se sent entouré ; en regardant à la télévision le même rassemblement, on se sentira encerclé, dépassé, impressionné ou irrité. L’actualité transforme en spectateur médusé. Ce n’est pas un encouragement à la surveillance mutuelle mais plutôt l’inverse. L’existence d’une « actualité » créé un devoir d’actualisation. On peut se tenir à l’abri ou à l’écart des trépidations médiatiques mais au prix de quel effort d’inattention. On passera pour quelqu’un d’irresponsable, un doux rêveur en quelque sorte ou un marginal. Il devient normal d’entretenir une relation addictive à l’information d’actualité. On doit son attention à la société. On ne sera pas puni si l’on s’y soustrait mais une sanction morale diffuse nous marginalisera immédiatement.

 

Il y a bien entendu un enjeu de pouvoir dans cette histoire, aussi vrai que dans tout affrontement, la maîtrise du rythme est un élément fondamental. Toutefois, ces rapports sont très changeants et assez facilement instrumentalisables. On ne peut donc élaborer de théorie du complot satisfaisante à cet égard bien que les principaux médias appartiennent aujourd’hui à des groupes industriels dont les affinités avec la présidence sont connues. Cependant, le fait de transformer la vie politique, sociale et culturelle en feuilleton induit une destruction massive de la notion de citoyenneté. Ce qui s’oppose à l’actualité, c’est la pérennité des principes, la discussion perpétuelle des principes politiques de l’action.

 

L’expérience d’Europalinka est édifiante à cet égard. Les statistiques du Blog indiquent clairement que les articles de fond sont nettement moins lus que les articles de réactions à l’actualité. Ce qui se rattache au fil quotidien, au fil incessant et frénétique qui doit nous relier, cela seul retient notre attention à coup sûr. Ce fil trop rapide d’évènements à peine évoqués transforme la conviction en opinion, le jugement en réaction, la connaissance en impression, l’investigation en communication, la vérité en scoop, le solide en passager. Grâce à l’actualité ou à cause d’elle, le monde entier devient familier en même temps qu’il devient lointain, insaisissable, flou. C’est un modèle extrêmement familier ; il nous demande d’accepter l’écoute de propos divers, choquants, intrusifs, changeants et d’accepter d’y réagir. L’aboutissement de ce paradigme de l’actualité, ce sont les forums sur les sites des journaux d’informations. On y voit toute la déréliction du sens, de commentaires en commentaires.   

 

Mais enfin comment se dégager de l’ivresse de l’actualité, or des rares moments de vacances ? Être plus sélectif dans le choix des sources d’information ? Pourquoi ne pas imaginer que l’affaire de la presse, en plus de l’investigation et de la recherche du vrai, ce soit de dissiper l’illusion de l’actualité ? C’est parfois le cas. Trop rarement hélas.

 

 

 

Alexandre Duclos,

 

 

 

Paris, le 13 octobre 2009.

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