Europa Linka

19 novembre, 2009

-La démocratie forcée

Classé dans : Bonjour ma colère,Essai théorique,Politique — europalinka @ 12:20

« La démocratie est-elle en droit de réduire au silence ceux qui veulent la détruire et le déclarent expressément ? Si la menace que font peser ses adversaires reste contenue par les institutions, ma réponse est non. La présence de ses ennemis peut même servir d’aiguillon salutaire. Mais si le danger existe de voir le pouvoir tomber entre les mains de gens pour qui l’idée des libertés politiques et des libertés individuelles n’a aucun sens, la réponse est oui, sans hésitation. » (Claude Lefort, cf. Le Temps présent)

claudelefort.jpg2495294563small1.jpg

 

Dans ce court article, Claude Lefort répond à un journaliste du Nouvel Observateur en 1992. Il parle du « droit » au coup d’état légitime de l’armée algérienne qui vient d’interrompre un processus électoral qui semblait donner une majorité confortable au Front Islamique du Salut. L’exercice parait facile a posteriori. Il est pourtant confronté à une question politique fondamentale. « N’est-ce pas une contradiction insurmontable que de défendre les chances de la démocratie par des moyens antidémocratiques? » « Apparemment oui. Les dirigeants donnent la parole au peuple puis la lui retirent parce qu’elle ne répond pas à leurs attentes. (…). Il reste que le coup d’état porte la marque de la légitimité politique. »

En réalité, la question doit être formulée autrement. Le peuple peut-il se démettre de ses libertés démocratiques, peut-il décider de ne plus être le souverain, le citoyen peut-il librement renoncer à sa liberté ? Si l’on retourne la question, on obtient : peut-on imposer la démocratie par la force ? C’est ce que la coalition menée par les USA tente de faire en Afghanistan. Il est pourtant loin d’être évident que toutes les sociétés désirables soient démocratiques. Par exemple, des sociétés traditionnelles, que l’on pense par exemple à l’Iroquoisie, aux Tupinambas, ne connaissaient pas le vote sans pour autant être contraignantes, sans posséder de système policier. C’est un élément que récuse totalement Lefort dans un entretien avec Thomas Ferenczi : « Vous ne partagez pas les analyses de Zinoviev et de quelques autres sur l’homo sovieticus devenu victime consentante du totalitarisme? »  » J’ai tout de suite senti chez Zinoviev le goût du paradoxe d’un intellectuel qui veut prendre à revers toutes les opinions établies et qui croit habile de décrire un peuple atomisé, qui ne souhaiterait rien d’autre que de conserver au régime lui garantissant les avantages de l’inertie et de la corruption. Je n’ai jamais souscrit à cette interprétation. Les évènements lui infligent un démenti.« 

La dernière affirmation est fausse, les peuples de l’Union Soviétique ne s’étant jamais révoltés massivement. Les manifestations dans les démocraties populaires durant l’année 1989 restèrent d’ailleurs marginale et des régimes forts les auraient écrasés comme autant de petit Tien An Men.  Par ailleurs, pourquoi diable est-ce qu’une société ne pourrait pas choisir, désirer suspendre le jeu démocratique pour adopter une société traditionnelle, pérenne. Les expériences des fascismes des années 1930 en Italie et en Allemagne nous ont enseigné que les peuples peuvent ardemment souhaiter abolir leurs libertés démocratiques pour embrasser un nouveau destin collectif, aussi tragique ce destin soit-il. Reprenons. Un peuple peut démocratiquement décider de tuer telle ou telle minorité qui le compose et le fonctionnement démocratique ne constitue en rien une garantie de vertu. Mais Lefort nous parle d’un interdit fondamental de la vie démocratique : les citoyens d’une démocratie peuvent se donner par le vote tous les droits sauf celui d’abroger la démocratie. Métaphoriquement, on peut comparer cet interdit à autre interdit moral pensé par Jaspers : l’humanité devrait renoncer au droit de se détruire elle-même. En conséquence de quoi, on devrait mettre en cause l’existence des armes nucléaires qui ont offert pour la première fois à l’humanité la possibilité de se détruire elle-même. Nous sommes devenus selon Gunther Anders un genre mortel alors que nous étions le genre des mortels. On voit ce qu’il en est de cet interdit moral… La liberté est toujours à la fois une possibilité créatrice et destructrice, une possibilité illimitée de faire des mondes communs ou de les détruire. Il est possible qu’il n’y ait pas de moyens plus sûrs de détruire les libertés que de les inscrire dans une pensée  systématique, une pensée de la nécessité. La liberté politique est un impératif en ce sens que c’est un but, une fin pour l’action et non une contrainte extérieure. « Sois libre! » est aussi antinomique que « Je mens ».  

 

 Ce droit limité s’est transformé dans les démocraties libérales occidentales en doctrine militaire, en un droit d’ingérence mais aussi et surtout dans une représentation solide et dangereuse. On peut envahir militairement un territoire pour imposer une structure démocratique. L’idéologie qui sous-tend tout cela est relativement simple. Si le concert des nations participe d’une conversation démocratique entre des pays qui partagent le même amour des libertés individuelles et du vote, alors la paix et la concorde règneront. Dans un tel contexte toute action visant la constitution de ce concert des nations libres sera considérée comme légitime. Cette légitimité est toute relative et s’inscrit dans un système de valeur qui s’est transformé en mode d’exploitation du monde et des humains. Mais la question fondamentale reste celle de l’efficacité. L’histoire semble démontrer qu’il est impossible d’imposer la démocratie. Il est impossible d’imposer une culture politique tout en souhaitant développer l’esprit de liberté. 

 

Du point de vue occidental et humaniste que je ne peux m’empêcher d’adopter, par atavisme, conformisme et conviction, il serait bien entendu souhaitable d’offrir à tout humain de véritables droits politiques démocratiques. Cependant, c’est tout bonnement impossible. Croit-on vraiment créer des démocraties en Irak et en Afghanistan, états fragmentés, corrompus, pris sous plusieurs tutelles extérieures ? Le coup d’état en Algérie a-t-il d’une manière ou d’une autre assuré la démocratie? Le régime Bouteflika tendrait à prouver le contraire. A-t-on imposé la démocratie au Tchad, en Côte d’Ivoire ? Une élite mondiale peut-elle imposer un système politique mondiale? C’est très peu probable et  quand bien même ce serait possible, un tel système sera tout sauf démocratique.  De même, une élite politique ne peut pas se réserver la gouvernance exclusive d’un pays sans détruire la démocratie. 

 

Alexandre Duclos

Paris, le 19 novembre.

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

alternativewittenheim |
Section cantonale de La Gra... |
RESISTER, S'INSOUMET... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | AGIR ENSEMBLE
| Unir agir pour Etupes
| R P M justice-progrès-solid...