Europa Linka

13 décembre, 2009

-Phagocyter, ou l’âme de la modernité.

Classé dans : Et mon courroux coucou,Intempestifs,Politique — europalinka @ 21:12

Phagocyter, ou détruire par l’absorption. C’est une activité diablement humaine qui peut être aussi commune qu’abominable. Commune lorsqu’il s’agit de se nourrir, et de détruire par absorption et digestion ce que l’on dévore. Abominable lorsqu’il s’agit d’appâter, de faire venir à soi et de faire disparaitre sous prétexte de fréquenter. Un humain en phagocyte un autre lorsque son étreinte est à ce point putride qu’elle détruit tout ce qu’elle embrasse. Voyage dans les contrées de la modernité…

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Trouvons des exemples simples dans notre quotidien. L’idée de nation est régulièrement phagocytée par des partis populistes. Ils s’en emparent, en deviennent les thuriféraires et dans le même temps, détruisent tout ce qui est commun, tout ce qui pourrait fonder une identité commune, un sentiment d’attachement réciproque. D’autres politiques de phagocytage sont particulièrement efficaces. On peut penser aux politiques dites d’ouverture dans lesquelles des personnalités d’opposition sont invitées à partager le pouvoir avant de perdre, dans ce recyclage, tout ce qui faisait leur particularité. Ils deviennent anodins, inoffensifs. Ils ont été phagocytés. On peut encore phagocyter un symbole : être un réactionnaire vulgaire, ultra-libéral et se réclamer de Jean Jaurès. Le symbole risque fort d’y perdre toute sa puissance, d’être détruit dans le processus d’absorption.

 

Il est un autre exemple qui est bien plus préoccupant : le thème de l’écologie. Il procède d’un double phagocytage. D’une part, on une dynamique militante qui est absorbée et détruite par une élite politique qui prétend prendre la relève de l’action écologique (on en voit l’illustration dans les heurts entre militants et policiers à Copenhague). D’autre part, la nature est absorbée et détruite dans la cause écologiste. La nature ne devient qu’un environnement qu’il convient de gérer convenablement afin d’obtenir la réalisation de fins humaines. Des experts modélisent la vie naturelle et induisent de ces modèles des comportements nécessaires, indiscutables. Entre la nature et l’homme se dresse l’expert. Cet intermédiaire transforme immédiatement la nature en environnement ? La politique y trouve sa fin. A quoi bon contester, les chiffres sont là, à quoi bon élaborer une relation locale (qui est aussi une relation politique) avec la nature puisque des données objectives nous indiquent une nouvelle eschatologie dramatique.

 

Et pourtant, qu’on se le dise, le réchauffement climatique et l’ensemble des catastrophes naturelles afférentes constituent le seul accès que nous, pauvres modernes, avons à la nature, à l’indominable, à ce qui nous dépasse, à l’immaîtrisable. Le réchauffement, c’est le réveil de la nature et nos raisonnements experts sont une vengeance, un genre de phagocytage grandeur Nature. Ce n’est pas la Nature qui réagit, c’est l’humain qui doit ranger sa chambre. Quel aveuglement fatiguant.

 

Pourtant, l’expertise écologique ne peut pas construire une politique sur l’idée d’un bien commun. Elle ne peut induire qu’un gouvernement des choses, autrement dit une objectivation des humains, une désubjectivation de la politique. Pourquoi ? Parce qu’un expert ne doit pas rendre des comptes au sens commun. Il doit des comptes à la rigueur scientifique et une fois cette formalité passée, les résultats sont incontestables, or c’est le fondement d’une proposition politique que d’être contestable. Un droit qui ne peut être immédiatement réactualisé par l’exercice du droit à avoir des droits n’est un droit mais un règlement. Or le règlement appliqué aux affaires humaines, ce sera une mine d’or pour le capitalisme dominant, un nouveau mode de biopolitique ou plus simplement, un hygiénisme culturel magnifiquement déculpabilisant. Contrairement aux enfants qui meurent de faim et de froid ici ou là sur la planète, l’océan qui monte ne se plaint pas. Contrairement au mendiant qui meurt de froid dans les grandes métropoles occidentales, le thon rouge n’est pas humain, les algues ne se plaignent pas. Le système d’exploitation capitaliste s’est trouvé une nouvelle victime autrement plus conciliante que l’humanité dominée : l’environnement. Ce faisant, il a trouvé une source inépuisable d’occasion de produire des règles, des contrôles, des surveillances, il produit une culpabilisation efficace… Et par ailleurs, elle détruit définitivement la nature en la changeant en environnement.    

 

De manière générale, la presse française contemporaine phagocyte tout ce qu’elle touche. Elle transforme les problèmes politiques en question de mode et de personne, la relation à la nature en gestion de l’environnement, la révolte en émeute, l’anecdote en montagne, l’artiste en phénomène commercial… « Dès la naissance de Indian Opinion, je me rendis compte que la presse avait pour but de servir. La presse représente une puissance considérable ; mais de même qu’un fleuve déchaîné submerge des campagnes entières et ravage les récoltes, de même un plume sans contrôle ne peut que tout détruire » (Gandhi, La voie de la non violence). En deux phrases, Gandhi illustre la manière dont la presse est capable de phagocyter, de détruire par absorption tout ce qu’elle touche sans éthique, tout ce qu’elle digère sans précaution dans le seul but de vendre et de soumettre.

 

Qu’est ce que l’antonyme de phagocyter. Rendre à la vie par régurgitation ? En humain, cela donne peut-être : laisser renaître en soi et laisser vivre hors de soi. Faire renaître la nature en soi et la laisser vivre hors de soi, loin de nous à une distance suffisante pour que la rencontre rare et imprévue soit précieuse.

 

Salut et joie,

 

Alexandre Duclos

Paris, le 13  décembre 2009. 

PS : Si vous voulez savoir comment la gestion de la nature et la science de l’expertise écologique peuvent devenir une science policière et une gestion du parc humain, lisez ce petit article de libé d’aujourd’hui:

 

Midi, sur la place de Trianglen, à quelques encablures du centre de Copenhague. Trois gamines préparent leurs kits de premiers soins, sweat-shirt noir et brassard blanc apparent. Peu à peu, la foule afflue. 300 personnes, tout au plus.

Des tracts sont distribués. L’objectif: frapper les moyens de production au port de Nordhavn et dénoncer «la société de marché, fondée sur le profit». Les installations sont à moins d’un kilomètre. Plusieurs objectifs sont inscrits sur le plan, dont l’endroit où sont stockés les containers ou les grues de chantier. Un des mots d’ordre: «arracher les étiquettes d’identification des containers».

Des représentants de la police arrivent et de courtes négociations s’engagent, dans la confusion. La manifestation, formellement annoncée dans les guides des militants mais dont la police dit qu’elle n’était pas «prévue», sera-t-elle tolérée? Ces anars venus de Strasbourg en doutent: «il y a trop de caméras ici, on se casse et on retournera au port en petits groupes». Dans la foule, également, des volontaires danois d’une organisation chargée de surveiller les «brutalités policières». Karen, équipée de sa chasuble jaune fluo, semble redouter des débordements: «La police danoise a des pouvoirs spéciaux. Je ne sais pas comment ça va tourner».

Mal, en l’occurence. Le cortège, précédé d’une banderole «Hit the production» («Frapper la production», ndlr) démarre, d’abord escorté d’une cinquantaine de flics en jaune fluo, sur les côtés, plutôt distants. La marche est fermée par huit fourgons de police, alors que les routes alentours ne sont pas barrées. Les manifestants (cagoulés pou certains) scandent des «No pollution, revolution!» ou des «Anticapitalisme!», alors que les enceintes du camion crachent leur son, rap, rock ou Rn’B.

Le cordon de «robocops» se resserre

Dans le cortège, quelques uns des fameux «black blocs», mais aussi des indépendants. Peu à peu, le dispositif policier grossit. Les hélicos tournoient dans le ciel, et le cordon de «robocops» se resserre. «Nous n’avons rien fait d’illégal, restez groupés, c’est notre droit à manifester», crient les activistes.

Certains, prudents, sortent du cortège. Telle Eeva, militante finlandaise d’Attac, boucles rousses et chapeau rose sur le crâne. «C’est très exagéré de la part de la police, plus nombreuse que les manifestants. Il n’y a pas eu de violences, pas de pierres jetées. Ils bloquent de manière préventive. Dès que tu t’habilles en noir et que tu écoutes du RN&B, tu es considéré comme dangereux». Une militante belge, elle, regarde le convoi, dépitée: «ça va se finir comme hier, ils vont arrêter tout le monde. Ce n’est pas comme ça qu’il faut agir, avec une manifestation annoncée. Il faut faire des actions directes».

La manifestation est partie depuis à peine vingt minutes, elle a progressé de 500 mètres. Le port est encore loin et les policiers accélèrent le mouvement. Au croisement entre Gronningen et Ostervolgade, des camionnettes déboulent. Un cordon se forme. Impossible de passer. Un petit groupe d’une vingtaine de personnes, dont un homme avec une poussette, se retrouve bloqué sur le trottoir, entre une haie piquante et des policiers pas vraiment commodes. Certains escaladent la haie et se dispersent en courant. La même opération se répète en de multiples points. Il y a désormais près de 40 camionnettes des forces de l’ordre, deux bus arrivent.

«Les policiers m’ont tapé dessus»

Outre le principal cordon policier, qui bloque une petite centaine de personnes sur la chaussée, plusieurs groupes de flics opèrent en de multiples endroits, resserrant l’étau. «Il y a plusieurs blessés», confie un infirmier danois, en terminant de soigner un jeune italien, blessé à l’épaule et au visage: «Les policiers m’ont tapé dessus», dit-il. Une Française, venue d’Hénin-Beaumont, pleure carrément. Elle a été victime d’un tir de gaz lacrymogène, «en prenant une photo».

Les interpellations commencent au sein du noyau de la manif, cerné par un important dispositif de policiers et de chiens. Des militants sont menottés. Ils iront vraisemblablement remplir le «zoo», la prison «spéciale climat» mise en place par les autorités danoises. Un groupe de Français, qui s’est mis en retrait, engage la conversation. L’un d’entre eux a été pris dans le vaste coup de filet de samedi. «J’ai été arrêté vers 16 heures, transféré dans les «cages» de la prison, et libéré à une heure du matin. Les flics ne te demandent même pas ce que tu as fait. Tu donnes ton identité, subis une fouille corporelle.»

Dans ce groupe de 20 potes, membres du collectif «Urgence climatique et justice sociale» basé à Amiens, six ont déjà été placés en détention préventive depuis qu’ils sont arrivés à Copenhague, il y a trois jours. «La répression des policiers va crescendo, explique l’un d’eux. Hier, j’ai été arrêté à 11 heures du matin parce que je regardais un plan de la ville, sur lequel j’avais entouré le point de départ d’une manif alternative.» Un autre complète: «Il va falloir mener d’autres actions, pas institutionnalisées, plus ponctuelles.»

 

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