Europa Linka

31 janvier, 2010

Manifestation virtuelle, comment dissoudre les citoyens.

Classé dans : Et mon courroux coucou,Intempestifs — europalinka @ 15:37

Matrix est un fantasme que l’on fréquente abondamment. Dans le fond, pourquoi ne pas confier le contrôle du monde réel à une instance extérieure de gestionnaires éclairés, et nous réfugier dans un monde virtuel, voter virtuellement, manifester virtuellement, fréquenter virtuellement? Imaginons une foule de 79 000 personnes manifestant sur une plate-forme virtuelle, encore moins réelle que Second Life. C’est un mouvement anti-avortement américain qui organise ces-jours ci la Virtual March for Life, marche vers le Capitole qui fait l’économie de l’engagement du corps voire de l’engagement tout court.

arton68123549.jpgarticleavortement.jpg

Manifestation anti-front national sur Second Life et militants anti IVG dans la vraie vie.

Société civile… Lorsque j’entends ces mots, je ne peux m’empêcher d’imaginer une horde agglutinée en clubs de consommateurs  qui protestent dans des râles obèses contre l’augmentation du prix de la vignette ou pour le port de la ceinture de sécurité. Lorsqu’elle aperçoit une manifestation sauvage, cette société civile s’émeut de ce que ces dangereux casseurs modifient la routine du mode d’irrésolution des conflits. Elle est « prise en otage » par les grèves, elle se mobilise en appelant des numéros vert pour des donner de l’argent à telle ou telle bonne cause. Le dernier pas qui lui reste à faire, c’est d’abolir définitivement son corps -elle pourrait même aller jusqu’à cesser de voter, c’est trop loin- en ne manifestant plus que sur internet. Quel despote aurait pu rêver d’une telle opposition. Une opposition irréelle, virtuelle, totalement inoffensive et pourtant distraite par son sentiment de faire quelque chose. Pouacre. Voici venir la grève générale sur Facebook. Des femmes ont organisé récemment au Kenya des grèves du sexe afin d’obtenir de subtantielle amélioration du statut des femmes et de leur situation dans la société kenyanne. Que voilà un engagment réel du corps, à la fois pacifique et efficace. Quant à moi, si jamais le Président actuel est réelu en 2012, alors je créé un compte Twitter! Na…Il y a dans les perspectives numériques une opportunité de déplacer le jeu de la fréquentation du réel vers le virtuel, déplaçant simultanément les enjeux politiques, du réel vers le virtuel. 

En l’occurrence, étant donnée la cause qui rassemble les manifestants, c’est peut être une très bonne chose. Cette manifestation a lieu à l’occasion un anniversaire de l’arrêt Roe v. Wade, qui en 1973 a reconnu l’avortement comme un droit constitutionnel. Par ailleurs, on pourra toujours rétorquer que le net permet essentiellement de mobiliser, de maintenir la mobilisation, de créer des réseaux de résistance.Mais il n’en demeure pas moins que  les manifestations virtuelles peuvent laisser sceptique voire inviter à une certaine méfiance.

 

A.D, Paris, le 31 janvier 2010.

3 commentaires »

  1. Olivier Besancenot

    Et si ces manifestations virtuelles étaient au contraire l’un des rares moyens de se réapproprier de manière sensible des enjeux politiques qui semblent de moins en moins avoir de sens pour de nombreux individus (excepté peut être pour l’auteur de ce blog, et quelques autres rescapés du désenchantement ambiant)? Et si les manifestations sur Second Life, par exemple, constituaient une réalité sociale tout ce qu’il y a de plus réel, en ce qu’elles rassemblent des individus, les fait s’échanger, s’exprimer, et leur donne l’illusion d’agir? Et si ces illusions avaient finalement une valeur politique? Ne peut-on pas supposer que croire en une action, c’est déjà la rendre réelle, lui conférer du sens?
    Personnellement, je ne parviens jamais à me sentir investi dans une manifestation « réelle », parce que je me sens, comme beaucoup, instrumentalisé de toute manière par des stratégies politiques qui me dépassent et qui dépassent de loin la portée de la sois-disante « action » politique que je suis censé mener. Je ne crois pas beaucoup plus aux actions « virtuelles » comme les pétitions en ligne, mais j’aurais tout de même tendance à penser qu’elles semblent plus adaptées aux sensibilités politiques actuelles : transférer une pétition de ce type sur son blog, son facebook, sa liste d’amis… me parait un mode d’engagement – je n’ose dire « politique » – peut être plus personnel que se noyer dans la foule d’une manifestation.
    Donc gare aux jugements hâtifs : les temps changent…

    Commentaire by Olivier Besancenot — 5 février, 2010 @ 17:24

  2. europalinka

    Ah ben oui, la foule, bah, la foule, on peut éviter la foule, comme c’est mieux, et comme c’est plus sûr pour les braves gens et pour l’état, s’il l’y a pas de foule. Oui, les illusions ont une valeur politique. Elles détournent les idées de leur cheminement vers la réalité. On se sent instrumentalisé dans une action politique lorsque l’on ne fait pas de politique. Effectivement, on n’est alors pas à l’origine de son action et l’on défile. Autre manière de se défiler. Mais mon cher Olivier, tu devrais savoir, toi qui fréquenta temporairement les bancs de l’ehess pendant le cpe que parfois, une action se construit avec les mains, entre personnes agissantes, et que c’est une occasion extraordinaire de se fréquenter, de mesurer les limites de ses idées et de son engagement.

    Sur la forme, tu as sûrement raison, mais pour moi, le consommateur-citoyen-virtuel, ce n’est personne, ou plus précisément, ce n’est pas une personne morale. C’est un être virtuel qui a des souhaits et des sentiments, un genre perfectionné d’animal domestique. Pas un animal politique.

    Commentaire by europalinka — 5 février, 2010 @ 18:19

  3. Olivier Besancenot

    Dans ce cas, nous sommes peut être d’accord, à la nuance près que contrairement à vous, je pense que les actions politiques en réseau peuvent tout à fait se prêter à de la fréquentation sociale, propice comme vous dites à « mesurer les limites de ses idées et de son engagement ». J’apprécie votre enthousiasme, mais il me semble qu’il vous amène ici à critiquer de manière trop rapide les modes d’être ensemble en réseau, sur le seul prétexte que l’on n’aurait pas affaire à de la rencontre physique. Car on ne peut réduire les relations en réseau à des illusions et des sentiments, surtout si c’est pour en arriver à dire qu’ils « détourneraient de la réalité ». Ce type de réflexion me parait étonnamment réactionnaire, surtout de la part de quelqu’un comme vous, qui propose via ce blog une plate-forme intéressante d’échanges et de discussions… politiques!

    Commentaire by Olivier Besancenot — 5 février, 2010 @ 19:03

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

alternativewittenheim |
Section cantonale de La Gra... |
RESISTER, S'INSOUMET... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | AGIR ENSEMBLE
| Unir agir pour Etupes
| R P M justice-progrès-solid...