Europa Linka

4 avril, 2010

-L’école des cadavres, d’un certain Céline

Classé dans : Et mon courroux coucou,Politique — europalinka @ 23:37

Quiconque a fait quelques humanités connaît l’ambiguïté de Louis Ferdinand Céline. On sait son antisémitisme, on connaît sa fuite avec le gouvernement de Vichy, on connaît vaguement le rejet dont il a fait l’objet, on a entendu parler de son exil Sigmaringen puis du Danemark mais l’on a lu le Voyage au bout de la nuit, on a lu Mort à crédit et Guignol’s band en faisant crédit à l’auteur de son époque, de son dégout après la première guerre mondiale et en goutant son style incroyable, ce crépuscule simple et sublime, cet horizon déchiré de crachat quotidien. Ayant trouvé ce texte par hasard, europalinka met à la disposition de ses lecteurs « L’école des cadavres » (1938) afin que chacun puisse se faire une juste idée  de la haine qui habitait cet homme, de sa vision du monde. La préface à l’édition de 1942 renforce une de mes plus anciennes convictions que le lecteur aimable me permettra de formuler trivialement : même la plus abjecte merde a bonne conscience. Comment, pourquoi, avec quel incroyable talent et dans quelle langue, voilà ce que ce pamphlet crûment antisémite permet de penser.

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-L'école des cadavres, d'un certain Céline   dans Et mon courroux coucou pdflfcecole.pdf

Génie au service de l’abjecte, un paragraphe sur trois à la qualité d’un poème de Michaux, mais la totalité du texte à la nocivité d’un Mein Kampf, en plus puissant, en plus narcotique. Par ailleurs, prévoir en 1938 50 000 000 millions de morts dans une guerre imminente qui verrait en même temps une entreprise d’extermination des juifs… Cet homme avait tout du devin ou du génie pur sans une goutte d’humanité. C’est un os, un impensable. A moins que ce ne soit une balise, un repère, une borne : ici s’arrête l’humanité. Là commence le chaos. La mort a son chantre.

6 commentaires »

  1. Rouf Kostaf

    Tu sais, pour ce genre d’écrits, j’aurais quand même tendance à défendre un « devoir d’oubli »

    Commentaire by Rouf Kostaf — 5 avril, 2010 @ 0:06

  2. Nathalie the Third

    Crétin.
    Et puis on pourrait oublier les camps.

    Commentaire by Nathalie the Third — 5 avril, 2010 @ 9:56

  3. Jean-Simon

    Rouf a raison! Aux chiottes Céline. Ou plutôt ce qui dépasse de Céline. Il faut polir Céline, d’ailleurs, il ne s’appartient plus. La complexité est une jouissance de bobos, une flétrissure, un témoignage effrayant du manque de sperme de cette caste minable.

    Commentaire by Jean-Simon — 5 avril, 2010 @ 10:00

  4. Jean-Paul

    Dieu vous pardonne vos excès, Jean Simon, et vous ouvre les yeux. Vous avez l’antechrist sous les yeux, le mal radical dans toute sa simplicité, dans son excellence, dans son horreur. Votre trouble est une première étape. Vous pourrez ensuite combattre le marasme ou fermer vos petits poings devant vos yeux pour ne pas voir la bête immonde qui vous ronge les pieds. A l’époque de sa parution, et l’auteur s’en plaint, ce texte de Céline a été massivement ignoré. On l’a passé sous silence. A-t-on bien fait? On a perdu une occasion de s’horrifier en 1938 du véritable visage de l’antisémitisme.

    Commentaire by Jean-Paul — 5 avril, 2010 @ 10:06

  5. Emilie

    « Le manque de sperme d’une caste minable »!!! Céline fait des émules par le chien! Pourtant nulle invective ne fera, me semble-t-il, mieux justice à ce texte que le texte lui-même. Si le style des premières pages est stylistiquement très brillant et même allons-y gaiement franchement jouissif (un peu gênée la jouissance quand même sachant ce qui nous attend…), dès lors que les attaques antisémites se font plus précises le pamphlet s’effoire lamentablement dans une espèce de purée aussi écoeurante qu’ennuyeuse de bêtise. Et le pauvre Ferdinand qui appâtait le brave chaland avec son ouverture tonitruante se retrouve le bec planté dans sa propre fange: un argumentaire aussi pitoyable d’ennui que de stupidité. En somme une ouverture wagnérienne pour conclure sur un pet foireux!
    Je ne crois personnellement pas souhaitable que les limites de l’Art puissent ou doivent être fixées par la société parce que bien qu’il s’exprime en son sein, l’Art doit vivre à sa marge. Et face à cette impunité qui peut paraitre scandaleuse de prime abord, ce texte me semble finalement assez rassurant (oui oui c’est possible!) dans la mesure où il prouve au fond que si on peut tolérer à l’artiste de par son statut quelques petits arrangements avec la morale, l’Art fixe lui même les limites de son territoire et souffre visiblement assez mal la stupidité crasse. Mon sentiment au terme de la lecture c’est qu’en quelques pages Céline perd finalement de lui-même son statut d’écrivain certes dérangeant mais brillant pour ne devenir qu’un vulgaire pamphlétaire antisémite minable crachant sa bile. Et l’oubli dans lequel a sombré ce torchon est sans doute la meilleure réponse faite à son triste auteur.
    Pour ce qui est des joies du « polissage », il me semble au contraire qu’elles sont l’apanage des cette culture « boboïsante » où tout ce qui dépasse doit être coupé pour que chacun puisse bouffer sa petite portion de quinoa sauce soja devant la télé sans trop avoir à se poser des questions…Une jolie petite pensée livrée en kit et labellisée bien proprette qui permet d’endormir les masses tout en leur distillant par exemple le racisme d’un Eric Zemmour à 20h30… Y a pas de mal c’est écrit sur le paquet que c’est un mec bien…si si je t’assure ses copains chroniqueurs l’ont certifié conforme!
    Pour terminer quand même sur un mec un peu plus fréquentable, Boris Vian dans son petit manuel de St Germain retrace l’histoire d’une époque ou la pensée était encore vivante et non pas livré en tubes asseptisés, une époque ou tout ne se valait pas et où du coup les choses avaient de la valeur. Bref, ce cher Boris, nous raconte donc comment en 1927 Prévert et Queneau aimaient aller chez Lippp coller quelques bourre-pifs à des FAFs en goguette … Aujourd’hui le calme et la sécurité règnent à St Germain et je suis sûre qu’Erik Zemmour apprécie la terrasse du Flore.
    Ce qui m’amène finalement à cette petite conclusion: les cons doivent pouvoir s’exprimer c’est leur droit et c’est la règle, mais nous on peut leur casser la gueule après, c’est notre devoir!

    Commentaire by Emilie — 6 avril, 2010 @ 17:47

  6. denis duclos

    Notons que le texte célineux voire célinasse gêne, non pas parce qu’il est seulement d’un antisémitisme hurlant et presque démentiel, mais parce que nous sommes entraînés par lui dans une critique ravageuse, à laquelle, pour un peu, nous nous sentirions capables d’adhérer… si elle ne se ramenait justement pas à l’antisémitisme ! Remplacez le mot « juif » par celui de « grand capitalisme mondialisé », et vous pourriez vous sentir tenté de convenir qu’une juste colère peut prendre ce pouvoir démesuré –et antieuropéen- en grippe. Mais alors, le seul fait que Céline en détourne l’usage et l’adresse pour retomber immanquablement sur le juif bloque instantanément toute velleité de dérive vengeresse. En lisant Céline nous nous immunisons peut-être contre cette tendance, repérable quotidiennement à la multitude de blogs haineux et stupides qui jalonnent l’actualité et appellent successivement à la détestation des Américains, au lynchage des fonctionnaires, des sans papiers ou des allocataires sociaux.

    Toutefois, répéter qu’on se trouve devant l’intolérable ne suffit pas. De même qu’être figé par la folie de l’autre ne conduit à rien.

    Il faut tenter d’expliquer, de saisir le mécanisme de cette haine mitraillée.
    Notons alors que le juif occupe dans ce discours la fonction du refrain ou de la « tarte à la crème » : il vient toujours conclure un couplet détaillant un objet de haine plus général –le riche, le spéculateur, le contrôleur des médias de l’époque, le fauteur de guerre, le caractère avide et veule de la masse, etc. Mais en fin de compte, après la montée en puissance d’une excitation verbale dénonciatrice qui peut atteindre plusieurs dizaines de lignes, Céline, tout étourdi de sa propre faconde scatologique, doit reprendre haleine, centrer son propos et retomber sur ses pieds, et c’est alors que le juif vient étayer et verouiller la période oratoire, servir de clef de voûte à ses suites d’injures haletantes. Le juif catalyse tout, rend compte de tout…. Sauf de lui-même puisqu’il reste tout de même mystérieux en tant qu’incarnation absolue du mal et de tous les maux possibles.

    Pourquoi donc ces bouffées de jouissance délirante retombent elles toujours ? Et pourquoi leur point de retombée est-il le juif ?

    Nous en voyons peut-être un coin du voile se relever à un curieux petit quatrain inséré (page 15 du document téléchargé) :
    « Si c’est pas moi, si c’est pas vous…
    Qui c’est donc qu’est le coupa-a-able !
    Si c’est pas moi, si c’est pas vous…
    Qui c’est donc qu’a fait le coup ! »

    Ce morceau grimaçant, raillant la ritournelle enfantine, attire l’attention parce qu’il transcrit exactement la formule que Freud attribue à la paranoïa :
    -Puisque ce ne peut être moi, c’est donc l’autre (qui est coupable… d’avoir tué le père).
    En réalité, le caractère paranoïaque ne tient pas au simple rejet de la culpabilité sur autrui, et sur un autrui voulu comme le plus étranger possible (tout comme Hitler, Céline exprime sur dégoût de la proximité charnelle avec le juif), car ce rejet est aussi le fait de n’importe quel névrosé, sans quoi l’antisémitisme n’aurait pas pu se répandre autant. Après tout la structure psychotique n’est pas généralisée dans une société donnée. La paranoïa de Céline tient à l’urgence absolue de faire retomber le poids d’une faute sur l’incarnation de l’autre qu’est le juif. Comme si non seulement en supporter le poids était trop pénible, mais encore carrément impensable, inimaginable.

    Je ne veux pas mettre ici l’accent sur la folie de Céline, surtout dans l’optique où l’on pourrait en tirer une raison de l’absoudre de sa haine monstrueuse, sous couvert rabelaisien. Au contraire, je voudrais indiquer que Céline partage (comme beaucoup plus tard Dieudonné) avec l’antisémitisme commun et le plus répandu, un mécanisme qui n’est chez lui qu’exacerbé et accéléré dans une extraordinaire excitation. Ce mécanisme repose essentiellement, il me semble, sur le traitement traditionnel que la société occidentale opère à propos des problèmes de l’injustice sociale.

    On pourrait le résumer ainsi : une société-monde intégrant des populations variées (l’empire romain tardif) ne peut plus fonctionner à partir de la domination légitime que quelques familles patriciennes italiennes. Mais diffuser la citoyenneté aux confins ne suffit pas dans une machine immense à majorité composée de pauvres libres et d’esclaves. Une idéologie unificatrice de compromis, tissée de philo grecque à quatre sous et de théocratisme ambiant dans la périphérie orientale (la plus peuplée) aboutit à la métaphore de l’égalité Dieu/Homme via l’expérience de la mort que Dieu ferait via son fils pour racheter les péchés du monde.
    Certes, c’est le Filsqui meurt, mais en promouvant le Fils, cette religion tue le Père symboliquement. Ce que Freud décrit en ces termes (dans « l’Homme Moïse et le monothéisme » ( Livre originalement publié en 1939. Traduit de l’Allemand par Anne Berman (1869-1979), 1948. Paris: Gallimard, 1948. Réimpression, 1980, collection Idées nrf, 183 pages, page 107):

    « Il convient de noter la façon dont la nouvelle religion avait résolu le problème de l’ambivalence en ce qui concerne les relations entre père et fils. Certes, le fait principal y était la réconciliation avec Dieu le Père et l’expiation du crime perpétré envers celui-ci, mais, d’autre part, un sentiment inverse se manifestait également du fait que le Fils, en se chargeant de tout le poids du péché, était lui-même devenu Dieu aux côtés ou plutôt à la place de son Père. Issu d’une religion du Père, le christianisme devint la religion du Fils et ne put éviter d’éliminer le Père.

    Une partie seulement du peuple juif adopta la nouvelle doctrine et ceux qui la rejetèrent s’appellent encore aujourd’hui les Juifs. Du fait de cette décision, ils se trouvent à l’heure actuelle plus séparés que jadis du reste du monde. Les nouvelles communautés religieuses qui, en dehors des Juifs, comprenaient des Égyptiens, des Grecs, des Syriens, des Romains et ultérieurement aussi des Germains, reprochèrent aux Juifs d’avoir assassiné Dieu. Voici quel serait le texte intégral de cette accusa¬tion : « Ils n’admettent pas qu’ils ont tué Dieu, tandis que nous, nous l’avouons et avons été lavés de ce crime. » On aperçoit facilement la part de vérité dissimulée derrière ce reproche. Il serait intéressant de rechercher, en en faisant l’objet d’une étude particulière, pourquoi il a été impossible aux Juifs d’évoluer dans le même sens que les autres en adoptant une religion qui, en dépit de toutes les déformations, avoue le meurtre de Dieu. Les Juifs ont par là assumé une lourde responsabilité qu’on leur fait durement expier! »

    C’est très étrange : la « vérité » de l’antisémitisme chrétien est là, sous les yeux de Freud, et il ne la voit pas, s’intéressant plutôt au fait que les Juifs « n’avouent pas ». Or tout l’antisémitisme repose précisément sur le fait que les Chrétiens n’avouent absolument pas le meurtre de Dieu, qu’ils en conservent une culpabilité sans limite et rejettent celle-ci sur les Juifs…

    Bref, l’Occident intégrateur comporte dans son cœur de système un mécanisme de prise en compte de la culpabilité collective vis-à-vis du principe d’arbitrage supérieur que représente Dieu, et de rejet immédiat de cette culpabilité sur un ennemi intime ; un autre soi-même.
    Il est sûr que toutes les sociétés doivent traiter la culpabilité infantile et les cauchemars qu’elle entraîne (par exemple dans les rites d’initiation), mais l’Occident a établi un mécanisme d’une violence extrême, à la mesure d’une idéologie de l’égalisation des hiérarchies d’autant plus efficace qu’elle ne correspond que très partiellement à la réalité vécue par les millions d’exploités, « d’humiliores ». Aujourd’hui, la mécanique égalitariste « athée » (à la Onfray) relaie l’ancienne théologie de l’égalité des personnages. L’Informatisation fait de la société une divinité visant à la perfection dans l’arbitrage exactement calculé pour tous et chacun : le crime décrit par Freud devient absolu, et l’angoisse de l’accomplir probablement encore plus violente chez le rêveur occidental.
    C’est pourquoi non seulement l’antisémitisme ne disparaît pas dans la société laïcisée, mais il renaît comme le phoenix, de rien (voir le bond étonnant que fit la statistique de l’antisémitisme aux Etats-Unis, « paradis des juifs », après le film de Mel Gibson en 2004).

    Pour revenir à Céline (ou très récemment Dieudonné, autre talentueux atteint par la même pathologie soixante dix ans plus tard), il est clair que sa propre réussite lui est apparu illégitime. Il se considère comme un « étron » (mot qui revient sans cesse dans ses livres), et ne s’accorde le droit d’égaliser le père qu’à condition qu’une porte latérale s’ouvre, par laquelle il puisse déverser (à jet continu, à tombeau ouvert ou à gorge d’employé, comme dirait l’autre) toute son angoisse d’être coupable de lèse majesté. Or, miracle, ce dispositif existe, là, tout fait, depuis toujours disponible : l’antisémitisme, celui-là même qui ronronne depuis quinze siècle en faisant chier comme c’est pas possible ces pauvres gens qui n’en demandaient pas tant. Il est d’autant plus urgent pour Céline (comme pour des milliers d’autres purs produits occidentaux) de s’y rallier que sa culpabilité personnelle atteint des sommets, frisant la psychose, le hurlement continuel à la Président Schreber.
    L’antisémitisme est un baume miraculeux chez un homme écrasé de culpabilité face à une autorité tutélaire impossible à contenter sans tenter de la flinguer à chaque voyage au bout de sa nuit.
    En doutez vous ? Lisez encore ceci, écrit par Céline, dans Mea Culpa : « La supériorité pratique des grandes religions chrétiennes, c’est qu’elles doraient pas la pilule. Elles essayaient pas d’étourdir, elles cherchaient pas l’électeur, elles sentaient pas le besoin de plaire, elles tortillaient pas du panier. Elles saisissaient l’Homme au berceau et lui cassaient le morceau d’autor. Elles le rencardaient sans ambages : “Toi petit putricule informe, tu seras jamais qu’une ordure… De naissance tu n’es que merde… Est-ce que tu m’entends ?… C’est l’évidence même, c’est le principe de tout ! Cependant, peut-être… peut-être… en y regardant de tout près… que t’as encore une petite chance de te faire un peu pardonner d’être comme ça tellement immonde, excrémentiel, incroyable.. »

    On voit que pour Céline la religion incarne le pouvoir incommensurable du jugement céleste.
    Mais comment parvenir tout de même à ramper sur cette terre comme putricule, si l’on ne peut pas dévier un tout petit peu de la rancune divine sur le prochain fait sur mesure pour çà ; le juif ?

    Denis Duclos

    Pour plus de détails sur cette explication : aller sur le site http://www.geo-anthropology.com

    Commentaire by denis duclos — 9 mai, 2010 @ 13:23

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