Europa Linka

22 juin, 2009

-Recension du mois

Classé dans : — europalinka @ 18:21

Recension du mois de Novembre 2009
97820703231421.jpg

Ceci n’est pas une recension mais plutôt une visite suivie d’un commentaire. Ce livre est assez original –il n’était d’ailleurs initialement qu’un long article dans la revue « Les actes de la recherche en Sciences-Sociales-. Il ne propose pas une construction théorique mais s’appuie en revanche sur un outillage conceptuel bien rôdé. Son intérêt réside dans la grille de lecture que l’on peut en tirer à l’usage de notre société actuelle.

Le livre cherche à mettre en lumière la construction de l’idéologie dominante au sein du champ politique. Bourdieu définit un champ comme un microcosme autonome. Les règles de socialisation y sont transfigurées. L’ouvrage offre au lecteur plus ou moins ébahi selon son expérience un matériau très divers : mémoire et bons mots de personnalités politiques, copies corrigées de sciences-po ou de l’ENA, propos de journaliste. On y entend nos gouvernants affirmer avec naturel l’évidence de leur domination et son bien fondé, on y voit la construction des futures manipulations. L’auteur de ces lignes a lui-même assisté à Sciences-Po à des cours dans lesquels on démontait une contre vérité afin de mieux la promouvoir dans l’espace public, hors des murs de la secte où l’on se comprend si bien entre soi.

 

Un champ comprend l’ensemble des personnes et des institutions susceptibles d’avoir un effet : ainsi, les journalistes politiques font clairement partie du processus de construction de l’idéologie dominante. Nos deux auteurs remarquent que, au fil du temps, un champ a souvent tendance à se refermer sur lui-même. Ainsi, le champ littéraire devient de plus en plus autoréférentiel (combien de poètes écrivent aujourd’hui sur ce qu’il faut mettre dans un poème). On pourrait dire la même chose du champ artistique ou du champ politique. Ainsi, ces derniers temps, il est navrant de constater à quel point les journalistes politiques s’intéressent à ce qui ne devrait intéresser que les hommes et les femmes politiques dans leur vie intime : les querelles de personnes (Royal-Aubry-Valls, Sarkozy-Villepin…). Ces brouilles intestines ne devraient en principe laisser indifférents ceux que la société habilite à se prendre pour des personnages publics voire pour des institutions. Elles ne relèvent en rien de la redistribution des statuts et des richesses qui devrait être, en théorie, au cœur des préoccupations politiques.

Ce livre montre encore la construction du jargon politique dans les différentes sphères du pouvoir (Cf. LQR). Il fait des liens étonnants entre l’esprit administratif et les formations de Vichy dans l’école d’Uriage. Ce qu’il met en évidence, c’est que le champ politique devient son propre objet, son propre souci, son propre lieu, perdant ainsi sa vocation première. On y consacre un temps considérable à l’autocongratulation et aux querelles intestines. A le lire, on regrette l’inexistence de partis suffisamment forts pour écraser les personnalités. En effet, un parti est toujours un parti-pris, un ensemble de propositions et d’idées. Or si les idées peuvent être mises en discussion sur la place publique, des personnalités engageront naturellement avec ce qui devient leur public une relation de séduction. C’est ce qui explique la croissance indécente des budgets de communication.

Bourdieu a passé une partie de sa vie à montrer les inégalités construites au sein du système scolaire français. L’une d’entre elles est l’accès au vote, les personnes les moins éduquées étant celles qui votent le moins. On comprend que ces nouveaux gouvernements remplacent l’éducation par la communication ou la « sensibilisation » (un autre mot pour faire accepter une idée par la séduction et la culpabilisation). Avec ce basculement de l’éducation de citoyens libres et éclairés vers un paradigme de la communication, c’est toute l’idée républicaine qui s’effondre. La notion même de communication implique un gouffre entre celui qui la produit et ceux qu’elle vise, les uns étant guidés ou manipulés par l’autre. Responsables et électeurs ne s’occupent plus de la même chose, les premiers ne sont plus les délégués des seconds, ils se comportent publiquement comme des mages éclairés essayant de faire accepter à une foule ignare ce qu’ils pensent être les décisions les plus appropriées.

Si La production de l’idéologie dominante est un puissant stimulant, c’est aussi un ouvrage peu satisfaisant à de nombreux titres. Ecrit à deux mains, on y retrouve les lourdeurs roboratives de l’écriture bourdivine. Il ne théorise guère ce qu’il découvre. Il ne clarifie que très partiellement les concepts qu’il utilise. Bref, on recommandera de l’effeuiller sans autre forme de procès pour en tirer quelques perles au hasard car de substantifique moelle, il n’y en a guère. A part peut-être l’idée simple d’une vigilance des citoyens pour exiger que le microcosme politique soit toujours ouvert et consacré à sa tâche primordiale : la défense du bien commun qu’il s’agit de redéfinir sans cesse, dans l’entre-nous, dans le jeu politique, dans le quotidien.

 

La rédaction

 

Recension du mois d’aout 2009

Hard Times, An oral history of the Great Depression, de Studs Terkel. Pantheon Books, 1970.

1340200.jpg

 

« It is simply an attempt to get the story of the holocaust know as the Great Depression from an improvised batallion of survivors »

Ce livre est un trésor. Un trésor tenant à la fois de la leçon d’humilité et du tableau vivant. Studs Terkel invente ou réinvente dans ce livre une forme de chronique, écrite a posteriori et qui ne relève pas du témoignage d’un écrivain éclairé mais de la cueillette patiente et fine d’un grand nombre de témoignage. L’auteur disparaît presque totalement de cet ensemble de témoignages qui recompose sous nos yeux la vie et la mémoire de la crise qui débuta en 1929. Il prétend ne pas apporter de méthode, de statistique, de rigueur universitaire; sa méthode est en réalité confondante de rigueur et d’efficacité. Il écoute et transmet. L’abondance de témoignage (que l‘on compte par centaine) et leur simplicité volontaire parviennent à rendre ce qu’aucun effort de sociologie quantitative ne pourrait apercevoir.


Ce qui étonne au fur et à mesure de la lecture, c’est que des personnes très différentes construisent dans leur discours une image cohérente, un souvenir relativement uniforme, comme si un accord implicite reliait les sensibilité. On est ici confronté sans paradiscours ou autre interprétation hâtive à la construction de la mémoire collective, et au travail de quelue chose comme un inconscient collectif.


Evidemment, en période de crise, c’est-à-dire essentiellement, en période d’épidémie de misère, une relecture de ce que les gens ont pu ressentir et retenir de la crise (en l’occurrence aux USA) est riche d’enseignements. Extraits. Un poète qui trouve encore, par miracle, des acheteurs pour ses vers décrit ses balades à New York, de soupes populaires et breadlines, de can you spare me a dime en can you spare me a dime (ce qui ne nous rappelle aucun élément de notre quotidien…) et prête ces paroles à une personne écrasée par la misère : « This is the man who says : I built the rail roads. I built that tower. I fought your wars (…) Why the hell should I be standing in the line now ? What happened to all this wealth I created? »


Comme elle est juste, cette question, et comme on oublie de la poser. La richesse est créé par le travail de chacun mais dans le cas de ces grandes crises financières, la richesse est sortie de l’économie réelle pour entrer dans le jeu de la spéculation, jeu gratuit et absurde qui se moque totalement de ses conséquences sociales.


Un courtier de l’époque, fier de son travail qu’il a poursuivi jusqu’en 1968 nous raconte : « It was not only brokers involved in margin accounts. It was banks. They had a lot of stinking loans. The baks ore in a casual way as the brokers did. » Tiens, tiens…Ca alors. Mais il ajoute : « I don’t find people remember depression. (…) It never resulted in revolution ». Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de la communauté de crime économique entre 1929 et 2009.


Les récits des luttes et des grèves de l’époque sont particulièrement captivantes, elles ont dans les paroles de ceux qui les ont faites l’apparence de transes collectives. Un dernier passage pour la route:


« Books told us about guys jumping out of windows. But it didn’t tell us GM made fantastic profits all those years. Our tex books tell us everybody got fucked. That isn’t true. A lot of guys, Joe Kennedy for instance, made tremendous profits during this period ».


On pourrait en lisant cet ouvrage être tenté de reproduire l’effort de Terkel. Ce serait aller trop vite en besogne. Cet ouvrage nous enseigne que la mémoire est une perception à la fois collective et individuelle et qui se construit sur le temps long. Il faut laisser à la pensée sociale le temps de se faire.


La rédaction.

Recension du mois de juillet 2009

L’œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique,

Walter Benjamin (publié pour la première fois en 1935).

 51dgozrb9blss500.jpg

Ô l’étrange ouvrage. Il commence de la manière la plus appétissante qui soit, il s’achève dans des éclats d’intelligence marquants. Entre cette entame et ce final, le texte de Benjamin est intensément contestable. Cette œuvre cherche à tirer des enseignements de la transformation radicale du champ artistique créée par les nouvelles formes de reproduction technique (lithographie, photographie, cinéma, disque…). Son hypothèse de départ est que la reproductibilité fait perdre à l’œuvre d’art sa valeur cultuelle. Ainsi, à l’œuvre d’art unique, recélant un peu de la divinité ou une part du génie unique de l’auteur, on vouait un culte particulier qui disparaitrait dès lors que l’œuvre est indéfiniment reproductible.

L’exemple le plus parlant de cette transformation est la différence de nature entre les métiers de comédien et d’acteur de cinéma. Le comédien livre une performance  à chaque fois différente, mettant son corps en son âme en jeu à chaque représentation quand l’acteur joue sans relation directe avec le public avant que la machine ne corrige sa présence et l’offre aux spectateurs. La différence existe mais est-elle si marquée historiquement ? N’y-a-t’il pas toujours existé simultanément un art sacré et un art profane, un art mettant en relation avec le divin et le génial et un art tout simplement distrayant ?

Par ailleurs, il existe dans la reproductibilité un aspect sacré ou magique. Les livres présentant des reproductions d’œuvres d’art parfaites, parfaitement lisses, par la magie de la copie ont une aura particulière. La technique met les œuvres à notre disposition, presque sans effort, mais si l’objet reproduit est anodin,  il procède d’une énigme qui englobe à la fois le miracle de la reproduction et la totalité des regards qui pourront se poser dessus. Mais enfin peu importe la bataille de chiffonniers que l’on ne manquera pas d’engager avec Benjamin, les deux conclusions qu’il tire de son cheminement méritent que l’on s’y arrête.

Le fascisme passe par une esthétisation de la politique et une esthétisation de la guerre. Le communisme passe par une politisation de l’art. Il ne faut pas comprendre naïvement cette distinction. Les régimes soviétiques ont aussi glorifié le peuple par les arts, ou produit des esthétisations de la guerre. Mais dans un régime communiste, il existe cette idée que tout geste artistique a une valeur politique, que chaque talent doit être utile (Milosz dans la pensée captive indique bien qu’aucun poète n’était laissé sans travail pourvu qu’il serve la cause du réalisme critique ou du réalisme socialiste). Ce point est intéressant mais la première proposition est bien plus intéressante pour nos sociétés. Combien de films à la gloire de la guerre sortent chaque année en Occident (300, Troyes, Le Seigneur des Anneaux, La Guerre des étoiles, Il faut sauver le soldat Ryan, Arthur…). Par ailleurs, ne vit-on pas aujourd’hui en France sous un régime qui organise la politique comme un spectacle grand public ? Benjamin nous dit que les régimes fascistes organisent cette esthétisation de la politique pour faire croire au peuple qu’il participe du pouvoir sans modifier le rapport de production (en restant dans un état capitaliste où une grande bourgeoisie peut accaparer l’essentiel des profits). Tout ceci donne à réfléchir. Peut-être un peu trop. Au lieu de faire l’apologie de la guerre ou de nous en gargariser en gardant le petit doigt en l’air « lançons de toutes nos forces les vols de colombes contre les balles », comme disait Picasso dans Le désir attrapé par la queue.

 

Recension du mois de juin 2009,

Eric Hazan LQR, La propagande du quotidien.

Editions raisons d’agir, Paris, 2006. 

arton1444.jpg

Cet ouvrage laisse une drôle d’impression. Europalinka s’étant placé sous le patronage symbolique de Victor Klemperer, nous ne pouvions faire l’économie d’un commentaire sur LQR (pour Lingua Quintae Republicae) qui s’inspire explicitement de LTI, la langue du troisième Reich de Klemperer. Les premières pages sont décevantes en ce sens que l’on n’y trouve pas le talent particulier du philologue pour saisir et interpréter la langue. A aucun moment, on ne trouvera dans cette ouvrage la finesse d’analyse et les trésors intuitifs de Klemperer. Cependant, de même qu’il ne faut jamais partir dans une brocante avec une idée précise de ce que l’on cherche mais se laisser guider par les découvertes disponibles, de même, on ne doit pas s’attendre à retrouver dans l’un ce que l’on a aimé dans l’autre.  

LQR s’intéresse à la langue en tant que novlangue, simultanément outil de manipulation et proie facile. Cette étrange matière élaborée collecivement se révèle pleine de surprises, de pesanteurs inattendues. Ainsi, on reprend les mots « plan social », « social », « maghrébins », « arabo-musulman », « réforme », « consultation » non plus seulement comme des signifiants neutres et efficaces mais comme le vecteur d’une idéologie. Cette idéologie de la cinquième république vise selon notre auteur à suspendre le débat politique, à remplacer le disensus par une culture du consensus et de la gestion policière. Cette novlangue règle son compte à l’étranger, au pauvre, au militant, au politique et surtout vient couper la parole. La LQR coupe la parole en ce sens qu’elle rend les questions (« problème ») superficielle, technique et reservées à des experts. En d’autres termes, alors qu’elle est pensée comme populaire, elle prive le peuple de l’expression de ces opinions, elle le prive du droit de constituer des litiges en applatissant la pensée par le vecteur le plus simple.

La principale faiblesse de l’ouvrage réside en ceci qu’il pose sans cesse la question de l’imputabilité de la manipulation de la LQR sans jamais proposer de réponse pleinement satisfaisante. Cependant, ce petit livre permettra à chacun de restaurer une attention à sa propre pensée par le biais d’une attention à ce qui la véhicule: les mots.     

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

alternativewittenheim |
Section cantonale de La Gra... |
RESISTER, S'INSOUMET... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | AGIR ENSEMBLE
| Unir agir pour Etupes
| R P M justice-progrès-solid...